J'étais instruit que l'armée de la Lune était une association de malfaiteurs, dont les chefs s'étaient jusque là dérobés aux investigations de la police. Ces brigands, qui avaient organisé l'assassinat et le vol dans un rayon de plus de dix lieues, appartenaient à tous les régiments. La nuit, ils rôdaient dans les camps ou s'embusquaient sur les routes, faisant de fausses rondes et de fausses patrouilles, et arrêtant quiconque présentait l'espoir du plus léger butin. Afin de n'éprouver aucun obstacle dans la circulation, ils avaient à leur disposition des uniformes de tous les grades. Au besoin, ils étaient capitaines, colonels, généraux, et ils faisaient à propos usage des mots d'ordre et de ralliement, dont quelques affidés, employés probablement à l'état-major, avaient soin de leur communiquer la série par quinzaine.
D'après ce que je savais, la proposition d'Hippolyte était bien faite pour m'effrayer: ou il était un des chefs de l'armée de la Lune, ou il était un des agents secrets envoyés par la police pour préparer le licenciement de cette armée, peut-être était-il l'un et l'autre..... Ma situation vis-à-vis de lui était embarrassante.... Le fil de ma destinée allait se nouer encore..... Je ne pouvais plus, comme à Lyon, me tirer d'affaire en dénonçant le provocateur. A quoi m'eût servi la dénonciation dans le cas où Hippolyte aurait été un agent? Je me bornai donc à rejeter sa proposition, en lui déclarant avec fermeté que j'étais résolu à rester honnête homme. «Tu ne vois pas que je plaisante, me dit-il, et tu prends la chose au sérieux: je voulais seulement te sonder. Je suis charmé, mon camarade, de te trouver dans de tels sentiments, C'est tout comme moi, ajouta-t-il; je suis rentré dans le bon chemin; le Diable à présent ne m'en ferait pas sortir.» Puis, la conversation changeant d'objet, il ne fut plus question de l'armée de la Lune.
Huit jours après l'entrevue pendant laquelle Hippolyte m'avait fait une ouverture si promptement rétractée, mon capitaine, en passant l'inspection des armes, me condamna à vingt-quatre heures de salle de police, pour une tache qu'il prétendait avoir aperçu dans mon fourniment. Cette maudite tache, j'eus beau me crever les yeux pour la découvrir, je ne pus jamais en venir à bout. Quoiqu'il en soit, je me rendis à la garde du camp sans me plaindre: vingt-quatre heures, c'est sitôt écoulé! C'était le lendemain à midi que devait expirer ma peine.... A cinq heures du matin, j'entends le trot des chevaux, et bientôt après le dialogue suivant s'établit: «Qui vive?—France.—Quel régiment?—Corps impérial de la gendarmerie.» A ce mot de gendarmerie, j'éprouvai un frémissement involontaire. Tout à coup la porte s'ouvre, et l'on appelle Vidocq. Jamais ce nom, tombé à l'improviste au milieu d'une troupe de scélérats, ne les a plus consternés que je ne le fus en ce moment. «Allons, suis-nous,» me cria le brigadier; et, pour être sûr que je ne m'échapperai pas, il prend la précaution de m'attacher. On me conduisit aussitôt à la prison, où je me fis donner un lit à la pistole. J'y trouvai nombreuse et bonne compagnie. «Ne le disais-je pas? s'écrie, en me voyant entrer, un soldat de l'artillerie, qu'à son accent je reconnais pour Piémontais; tout le camp va arriver ici... En voilà encore un d'enflaqué; je parie ma tête à couper que c'est ce gueux de maréchal-des-logis-chef de dragons qui lui a joué le tour. On ne lui cassera pas la gueule à ce brigand là!—Et va donc le chercher, ton maréchal-des-logis-chef, interrompit un second prisonnier, qui me parut aussi être du nombre des nouveaux venus; s'il a marché toujours, il est bien loin à présent, depuis la semaine dernière qu'il a levé le pied. Tout de même, avouez, camarades, que c'est un fin matois. En moins de trois mois, quarante mille francs de dettes dans la ville. C'est-il ça du bonheur! Et les enfants qu'il a faits.... Pour ceux-là je ne voudrais pas être obligé de les reconnaître.... Six demoiselles enceintes, des premières bourgeoises!!! Elles croyaient tenir le bon Dieu par les pieds.... les voilà bien loties!....—Oh! oui, dit un porte-clefs qui s'occupait de préparer mon coucher; il a fait bien du dégât, ce monsieur; aussi gare à lui, s'il se laisse mettre le grappin dessus: on l'a porté déserteur. On le rattrappera.—Prends garde de le perdre, répartis-je; on le rattrappera comme on a rattrappé M. Bertrand.—Et quand on le rattrapperait, reprit le Piémontais; ça m'empêcherait-il d'aller me faire guillotiner à Turin? D'ailleurs, je le répète! je parierais bien ma tête à couper..... Eh que veut-il donc le boudsarone avec sa tête à couper? s'écria un quatrième interlocuteur; nous sommes enfoncés; il n'y a plus à y revenir. Eh bien! n'importe par qui!» Ce dernier avait raison. D'ailleurs, il était tout-à-fait superflu de s'égarer dans le champ des conjectures, et il fallait être aveugle pour ne pas reconnaître dans Hippolyte l'auteur de notre arrestation. Quant à moi, je ne pouvais pas m'y tromper, puisqu'à Boulogne il était le seul qui sût que je fusse un évadé du bagne.
Plusieurs militaires de différentes armes vinrent contre leur gré compléter une chambrée, dans laquelle étaient réunis les principaux chefs de l'armée de la Lune. Rarement la prison d'une petite ville présente un plus curieux assemblage de délinquants: le prévôt, c'est-à-dire l'ancien de la salle, nommé Lelièvre, était un pauvre diable de soldat qui, condamné à mort depuis trois ans, avait sans cesse en perspective la possibilité de l'expiration du sursis en vertu duquel il vivait encore. L'empereur, à la clémence de qui il avait été recommandé, lui avait fait grâce; mais comme ce pardon n'avait point été constaté, et que l'avis officiel indispensable pour qu'il reçût son effet n'avait pas été transmis au grand-juge, Lelièvre continuait à être retenu prisonnier; tout ce que l'on avait osé en faveur de ce malheureux, c'était de suspendre l'exécution jusqu'au moment où se présenterait une occasion d'appeler une seconde fois sur lui l'attention de l'empereur. Dans cet état, où son sort était fort incertain, Lelièvre flottait entre l'espoir de la liberté, et la crainte de la mort: il s'endormait avec l'un et s'éveillait avec l'autre. Tous les soirs il se croyait à la veille de sortir, et tous les matins il s'attendait à être fusillé; tantôt gai jusqu'à la folie, tantôt sombre et rêveur, il n'avait jamais un instant de calme parfait. Faisait-il sa partie à la drogue ou au mariage, tout à coup il s'interrompait au milieu de son jeu, jetait les cartes, se frappait le front avec les poings, faisait cinq ou six sauts, en se démenant comme un possédé, puis finissait par se jeter sur son grabat, où, couché sur le ventre, il restait des heures entières dans l'abattement. L'hôpital était la maison de plaisance de Lelièvre, et s'il s'ennuyait par trop, il allait y chercher les consolations de sœur Alexandrine, qui avait toutes les dévotions du cœur, et sympathisait avec toutes les infortunes. Cette fille si compatissante s'intéressait vivement au prisonnier, et il le méritait, car Lelièvre n'était point un criminel, mais une victime, et l'arrêt porté contre lui était l'effet injuste de cette conviction trop souvent imposée aux Conseils de guerre, que, dût périr l'innocent, quand il y a urgence de réprimer certains désordres, la conscience et l'humanité des juges doivent se taire devant la nécessité de faire un exemple. Lelièvre était du très petit nombre de ces hommes qui, bronzés contre le vice, peuvent sans danger pour leur moralité rester en contact avec ce qu'il y a de plus impur. Il s'acquittait des fonctions de prévôt avec autant d'équité que s'il eût été revêtu d'une magistrature réelle; jamais il ne rançonnait un arrivant; se bornant à lui expliquer la règle de ses devoirs de détenu, il tâchait de lui rendre plus supportables les premiers instants de sa captivité, et faisait en quelque sorte plutôt les honneurs de la prison, qu'il n'en exerçait l'autorité.
Un autre caractère s'attirait le respect et l'affection des prisonniers, Christiern, que nous nommions le Danois, ne parlait pas français, il ne comprenait que par signes, mais son intelligence semblait deviner la pensée; il était triste, méditatif, bienveillant; dans ses traits, il y avait un mélange de noblesse, de candeur et de mélancolie, qui séduisait et touchait en même temps. Il portait l'habit de matelot, mais les boucles flottantes et artistement arrangées de sa longue chevelure noire, l'éclatante blancheur de son linge, la délicatesse de son teint et de ses manières, la beauté de ses mains, tout annonçait en lui un homme d'une condition plus relevée. Quoique le sourire fût souvent sur ses lèvres, Christiern paraissait en proie à un profond chagrin, mais il le renfermait en lui, et personne ne savait même pour quelle cause il était détenu. Un jour cependant on l'appelle; il était occupé à tracer sur la vître avec un silex le dessin d'une marine, c'était là sa seule distraction; quelquefois c'était le portrait d'une femme dont il aimait à reproduire la ressemblance. Nous le vîmes sortir; bientôt après on le ramena, et à peine le guichet se fut-il refermé sur lui, que tirant d'un petit sac de cuir un livre de prières, il y lut avec ferveur. Le soir il s'endormit comme de coutume jusqu'au lendemain, que le son du tambour nous avertit qu'un détachement pénétrait dans la cour de la prison; alors il s'habilla précipitamment, donna sa montre et son argent à Lelièvre, qui était son camarade de lit; puis, ayant baisé à plusieurs reprises un petit Christ, qu'il portait habituellement sur la poitrine, il serra la main à chacun de nous. Le concierge, qui avait assisté à cette scène, était vivement ému. Lorsque Christiern fut parti: «On va le fusiller, nous dit-il, toute la troupe est assemblée: ainsi dans un quart d'heure tous ses maux seront finis. Voyez un peu ce que c'est quand on n'est pas heureux. Ce matelot, que vous avez pris pour un Danois, est né natif de Dunkerque; son véritable nom est Vandermot; il servait sur la corvette l'Hirondelle, quand il fut fait prisonnier par les Anglais; jeté à bord des pontons, comme tant d'autres, il était fatigué de respirer un air infect, et de crever de faim, lorsqu'on lui offrit de le tirer de ce tombeau s'il consentait à s'embarquer sur un bâtiment de la compagnie des Indes. Vandermot accepta, au retour le bâtiment fut capturé par un corsaire. Vandermot fut conduit ici avec le reste de l'équipage. Il devait être transféré à Valenciennes; mais, au moment du départ, un interprète l'interroge, et l'on s'aperçoit à ses réponses qu'il n'est pas familiarisé avec la langue anglaise: aussitôt, des soupçons s'élèvent, il déclare qu'il est sujet du roi de Danemarck, mais comme il ne peut fournir aucune preuve à l'appui de cette déclaration, on décide qu'il restera sous ma garde jusqu'à ce que le fait soit éclairci. Quelques mois s'écoulent: on ne songeait plus vraisemblablement à Vandermot: une femme, accompagnée de deux enfants se présente à la geôle; elle demande Christiern;—mon mari! s'écrie-t-elle, en le voyant.—Mes enfants, ma femme! et il se précipite dans leurs bras.—Que vous êtes imprudent? dis-je tout bas à l'oreille de Christiern. Si je n'étais pas seul!—le lui promis d'être discret, il n'était plus temps: dans la joie de recevoir de ses nouvelles, sa femme, à qui il avait écrit, et qui le croyait mort, avait montré sa lettre à ses voisins, et déjà parmi eux des officieux l'avaient dénoncé: les misérables! ce sont eux aujourd'hui qui l'envoient à la mort. Pour quelques vieux pierriers dont était armé le navire qu'il montait, un navire qui a amené sans combattre, on le traite comme s'il avait porté les armes contre sa patrie. Convenez que les lois sont injustes.—Oh! oui, les lois sont injustes», répétèrent plusieurs des assistants, que je vis se grouper autour d'un lit pour jouer aux cartes, et boire du chenic. «A la ronde, mon père en aura, dit l'un d'eux en faisant passer le verre.—Allons donc! dit un second, qui remarquait l'air de consternation de Lelièvre, dont il secoua le bras, ne va-t-il pas se désoler celui-là? aujourd'hui son tour, demain le nôtre.»
Ce colloque, atrocement prolongé, dégénéra en horribles plaisanteries; enfin le son du tambour et des fifres, que l'écho de la rive répétait sur plusieurs points, nous indiqua que les détachements des divers corps se mettaient en marche pour regagner le camp. Un morne silence régna dans la prison pendant quelques minutes; nous pensions tous que Christiern avait subi son sort; mais au moment où, les yeux couverts du fatal bandeau, il venait de s'agenouiller, un aide-de-camp était accouru, et avait révoqué le signal donné à la mousqueterie. Le patient avait revu la lumière; il allait être rendu à sa femme et à ses enfants, et c'était au maréchal Brune, qui avait accédé à leurs prières, qu'il était redevable du bienfait de la vie. Christiern, ramené sous les verroux, ne se possédait pas de joie; on lui avait donné l'assurance qu'il recouvrerait promptement sa liberté. L'empereur était supplié de lui accorder sa grâce, et la demande, faite au nom du maréchal lui-même, était si généreusement motivée, qu'il était impossible de douter du succès.
Le retour de Christiern était un événement dont nous ne manquâmes pas de le féliciter: on but à la santé du revenant, et l'arrivée de six nouveaux prisonniers, qui payèrent leur bienvenue avec une grande libéralité, fut un sujet de plus de réjouissance. Ces derniers, que j'avais connus la plupart pour avoir fait partie de l'équipage de Paulet, venaient subir une détention de quelques jours, punition qui leur avait été infligée parce que, laissés à bord d'une prise, ils avaient, au mépris des lois de la guerre, dépouillé un capitaine anglais. Comme ils n'avaient pas été contraints à restituer, ils apportaient avec eux des guinées, qu'ils dépensaient rondement. Nous étions tous satisfaits: le geôlier, qui recueillait jusqu'aux moindres gouttes de cette pluie d'or, était si content de ses hôtes nouveaux, qu'il se relâchait à plaisir de sa surveillance. Cependant, il y avait dans notre salle trois individus condamnés à la peine capitale, Lelièvre, Christiern, et le Piémontais Orsino, ancien chef de barbets, qui, ayant rencontré, près d'Alexandrie un détachement de conscrits dirigés sur la France, s'était glissé dans leurs rangs, où il avait pris la place et le nom d'un déserteur de bonne volonté. Orsino, depuis qu'il était sous les drapeaux, avait tenu une conduite irréprochable; mais il s'était perdu par une indiscrétion: sa tête avait été mise à prix dans son pays, et c'était à Turin qu'elle devait tomber. Cinq autres prisonniers étaient sous le poids des plus graves accusations. C'étaient d'abord quatre marins de la garde, deux Corses et deux Provençaux, à qui l'on imputait l'assassinat d'une paysanne dont ils avaient volé la croix d'or et les boucles d'argent. Le cinquième avait, ainsi qu'eux, fait partie de l'armée de la Lune; on lui attribuait d'étranges facultés: au dire des soldats, il avait la puissance de se rendre invisible; il se métamorphosait aussi comme il lui plaisait, et avait en outre le don de l'omniprésence; enfin c'était un sorcier, et tout cela parce qu'il était bossu ad libitum, facétieux, caustique, grand conteur, et qu'ayant escamoté sur les places, il exécutait assez adroitement quelques tours de gibecière. Avec de tels pensionnaires, peu de geôliers n'eussent pas pris des précautions extraordinaires; le nôtre ne nous considérait que comme d'excellentes pratiques, il fraternisait avec nous. Puisque, moyennant salaire, il pourvoyait à tous nos besoins, il ne pouvait pas se figurer que nous voulussions le quitter, et jusqu'à un certain point il avait raison; car Lelièvre et Christiern n'avaient pas la moindre envie de s'évader; Orsino était résigné; les marins de la garde ne se doutaient pas même que l'on pût leur faire un mauvais parti, le sorcier comptait sur l'insuffisance des preuves, et les corsaires, toujours en goguette, n'engendraient pas de mélancolie. J'étais le seul à nourrir des projets; mais, justement pour ne pas me laisser pénétrer, j'affectais d'être sans souci, si bien qu'il semblait que la prison fût mon élément, et que chacun était induit à présumer que je m'y trouvais comme le poisson dans l'eau. Je ne m'y grisai pourtant qu'une seule fois, ce fut en l'honneur du retour de Christiern. La nuit tout le monde ronflait, sur les deux heures du matin, j'éprouve une soif ardente, j'avais le feu dans le corps; je me lève et à demi éveillé je me dirige vers la croisée: je veux boire; infernale méprise! Je m'aperçois qu'au lieu de puiser au bidon, c'est dans le baquet que j'ai plongé mon gogueneau; je suis empoisonné. Au jour, je n'étais pas encore parvenu à réprimer les plus épouvantables contractions d'estomac: un porte-clefs entre pour annoncer que l'on va faire la corvée; c'est une occasion de prendre le grand air, et cela contribuera peut-être à me remettre le cœur; je m'offre à la place d'un corsaire, dont je revêts les habits; et, en traversant la cour, je rencontre un sous-officier de ma connaissance, qui arrivait la capote sur le bras. Il m'annonça qu'ayant fait du bruit au spectacle, et condamné à un mois de prison, il venait de lui-même se faire écrouer. «En ce cas, lui dis-je, tu vas commencer tes fonctions dès à présent; voici le baquet.» Le sous-officier était accommodant; il ne se fit pas tirer l'oreille; et, pendant qu'il faisait la corvée, je passai roide devant la sentinelle, qui ne fit pas attention à moi.
Sorti du château, je pris aussitôt mon essor vers la campagne, et ne m'arrêtai qu'au pont de Brique, dans un petit ravin, où je réfléchis un instant aux moyens de déjouer les poursuites; j'eus d'abord la fantaisie de me rendre à Calais, mais ma mauvaise étoile m'inspira de revenir à Arras. Dès le soir même, j'allai coucher dans une espèce de ferme qui était un relais de maréyeurs. L'un d'eux, qui était parti de Boulogne trois heures après moi, m'apprit que toute la ville était plongée dans la tristesse par l'exécution de Christiern. «On ne parle que de ça, me dit-il; on s'attendait que l'Empereur lui ferait grâce, mais le télégraphe a répondu qu'il fallait le fusiller.... Il l'avait déjà échappé belle; aujourd'hui on lui a fait son affaire. C'était une pitié de l'entendre demander pardon! pardon! en essayant de se relever, après la première décharge; et les cris des chiens qui se trouvaient derrière, et qui avaient attrapé des balles! il y avait de quoi arracher l'ame, mais ils ne l'ont pas moins achevé à bout portant; c'est-il ça une destinée!»
Quoique la nouvelle que me donnait le maréyeur m'affligeât, je ne pus pas m'empêcher de penser que la mort de Christiern faisait diversion à mon évasion, et comme rien de ce qu'il me disait ne m'indiquait qu'on se fût aperçu que je manquais à l'appel, j'en conçus une très grande sécurité. J'arrivai à Béthune sans accident; je voulus aller y loger chez une ancienne connaissance de régiment. Je fus fort bien accueilli, mais, quelque prudent que l'on soit, il y a toujours des imprévisions. J'avais préféré à l'auberge l'hospitalité d'un ami: j'étais venu me brûler à la chandelle, car l'ami s'était marié récemment, et le frère de sa femme était du nombre de ces réfractaires dont le cœur, insensible à la gloire, ne palpitait que pour la paix. Il s'ensuivait tout naturellement que le domicile que j'avais choisi, et même celui de tous les parents du jeune homme, étaient fréquemment visités par messieurs les gendarmes. Ces derniers envahirent la demeure de mon ami long-temps avant le jour; sans respecter mon sommeil, ils me sommèrent d'exhiber mes papiers. A défaut de passeport que je pusse leur montrer, j'essayai de leur donner quelques explications; c'était peine perdue. Le brigadier, qui depuis un instant me considérait avec une attention toute particulière, s'écria tout à coup: «Je ne me trompe pas, c'est bien lui, j'ai vu ce drôle à Arras: c'est Vidocq!» Il fallut me lever, et un quart d'heure après j'étais installé dans la prison de Béthune.
Peut-être qu'avant d'aller plus loin le lecteur ne sera pas fâché d'apprendre ce que devinrent les camarades de captivité que j'avais laissés à Boulogne; je puis dès à présent satisfaire leur curiosité, du moins à l'égard de quelques-uns. On a vu que Christiern avait été fusillé; c'était un excellent sujet. Lelièvre, qui était également un brave homme, continua d'espérer et de craindre jusqu'en 1811, que le typhus mit un terme à cette alternative. Les quatre matelots de la garde étaient des assassins: par une belle nuit ils furent mis en liberté, et envoyés en Prusse, où deux d'entre eux reçurent la croix d'honneur sous les murs de Dantzick; quant au sorcier, il fut aussi relaxé sans jugement. En 1814, il se nommait Collinet, et était devenu quartier-maître d'un régiment westphalien, dont il avait imaginé de sauver la caisse à son profit. Cet aventurier, pressé de placer son argent, se dirigeait à tire d'ailes sur la Bourgogne, lorsqu'aux environs de Fontainebleau, il tomba au milieu d'un pulk de cosaques, à qui il fut obligé de rendre ses comptes; ce fut son dernier jour, ils le tuèrent à coups de lances.