On se souvient, ou on ne se souvient pas, que ma femme, après son divorce, avait convolé à de secondes noces: je la croyais dans le département du Pas-de-Calais, tout occupée de faire son bonheur et celui de son nouveau mari, lorsque dans la rue du Petit-Carreau, je me trouvai nez à nez avec elle; impossible de l'éviter, elle m'avait reconnue. Je lui parlai donc, et, sans lui rappeler ses torts à mon égard, comme le délabrement de sa toilette me montrait de reste qu'elle n'était pas des plus heureuses, je lui donnai quelque argent. Peut-être imagina-t-elle alors que c'était-là une générosité intéressée, cependant il n'en était rien. Il ne m'était pas même venu à la pensée que l'ex-dame Vidocq pût me dénoncer. A la vérité, en me remémoriant plus tard nos anciens demêlés, je jugeai que mon cœur m'avait tout-à-fait conseillé dans le sens de la prudence; je m'applaudis alors de ce que j'avais fait, et il me parut très convenable que cette femme, dans sa détresse, pût compter sur moi pour quelques secours; détenu ou éloigné de Paris, je n'étais plus à même de soulager sa misère. Ce devait être pour elle une considération qui devait la déterminer à garder le silence, je le crus du moins; on verra plus tard si je m'étais trompé.

L'entretien de mon ex-femme était une charge à laquelle je m'étais résigné, mais cette charge, je n'en connaissais pas tout le poids. Une quinzaine s'était écoulée depuis notre entrevue; un matin, on me fait prier de passer rue de l'Échiquier: je m'y rends, et au fond d'une cour, dans un rez-de-chaussée assez propre quoique médiocrement meublé, je revois non-seulement ma femme, mais encore, ses nièces et leur père, le terroriste Chevalier, qui venait de subir une détention de six mois, pour vol d'argenterie: un coup d'œil suffit pour me convaincre que c'était une famille qui me tombait sur les bras. Tous ces gens-là étaient dans le plus absolu dénuement; je les détestais, je les maudissais, et pourtant je n'avais rien de mieux à faire que de leur tendre la main. Je me saignai pour eux. Les réduire au désespoir, c'eût été me perdre, et plutôt que de revenir en la puissance des argouzins, j'étais résolu à faire le sacrifice de mon dernier sou.

A cette époque, il semblait que le monde entier se fût ligué contre moi; à chaque instant il me fallait dénouer les cordons de ma bourse, et pour qui? pour des êtres qui, regardant ma libéralité comme obligatoire, étaient prêts à me trahir aussitôt que je ne leur paraîtrais plus une ressource assurée. Quand je rentrai de chez ma femme, j'eus encore une preuve du malheur attaché à la condition de forçat évadé, Annette et ma mère étaient en pleurs. En mon absence, deux hommes ivres m'avaient demandé, et sur la réponse que je n'y étais pas, ils s'étaient répandus en invectives et en menaces, qui ne me laissaient aucun doute sur la perfidie de leurs intentions. Au portrait que me fit Annette de ces deux individus, il me fut aisé de reconnaître Blondy et son camarade Duluc. Je n'eus pas la peine de deviner leurs noms; d'ailleurs ils avaient donné une adresse avec injonction formelle d'y porter quarante francs, c'était plus qu'il ne fallait pour me mettre sur la voie; car, à Paris, il n'y avait qu'eux de capables de m'intimer un pareil ordre. Je fus obéissant, très obéissant; seulement, en payant ma contribution à ces deux coquins, je ne pus m'empêcher de leur faire observer qu'ils avaient agi fort inconsidérement. «Voyez le beau coup que vous avez fait, leur dis-je, on ne savait rien à la cassine et vous avez mangé le morceau! (vous avez tout dit) ma femme, qui a l'établissement en son nom, va peut-être vouloir me mettre à la porte, et alors il me faudra gratter les pavés (vivre dans la misère).—Tu viendras grinchir (voler) avec nous, me répondirent les deux brigands.»

J'essayai de leur démontrer qu'il vaut infiniment mieux devoir son existence au travail que d'avoir sans cesse à redouter l'action d'une police, qui, tôt ou tard, enveloppe les malfaiteurs dans ses filets. J'ajoutai que souvent un crime conduit à un autre; que tel croit risquer le carcan, qui court tout droit à la guillotine, et la conclusion de mon discours fut qu'ils feraient sagement de renoncer à la périlleuse carrière qu'ils avaient embrassée.

«Pas mal! s'écria Blondy, quand j'eus achevé ma mercuriale.. Pas mal! Pourrais-tu pas en attendant nous indiquer quelque cambriole à rincer (quelque chambre à dévaliser)? c'est que, vois-tu, nous sommes comme Arlequin, nous avons plus besoin d'argent que d'avis». Et ils me quittèrent en me riant au nez. Je les rappelai pour leur protester de mon dévouement, et les priai de ne plus reparaître à la maison. «Si ce n'est que çà, me dit Duluc, on s'en abstiendra.—Eh! oui, l'on s'en abstiendra, répéta Blondy, puisque çà déplaît à madame.»

Ce dernier ne s'abstint pas long-temps. Dès le surlendemain, à la tombée de la nuit, il se présenta à mon magasin, et demanda à me parler en particulier. Je le fis monter dans ma chambre. «Nous sommes seuls,» me dit-il, en faisant d'un coup d'œil la revue du local; et quand il se crut assuré qu'il n'y avait pas de témoins, il tira de sa poche onze couverts d'argent et deux montres d'or, qu'il posa sur le guéridon: «quatre cents balles (francs) tout cela... ce n'est pas cher... les bogues d'orient et la blanquelle (les montres d'or et l'argenterie). Allons, aboule du carle (compte-moi de l'argent).—Quatre cents balles, répondis-je tout troublé par une aussi brusque sommation, je ne les ai pas.—Peu m'importe. Va bloquir (vendre).—Mais si l'on veut savoir!...—Arrange-toi; il me faut du poussier (de la monnaie), ou si tu aimes mieux, je t'enverrai des chalands de la préfecture..... Tu entends ce que parler veut dire..... Du poussier, et pas tant de façon.»

Je ne l'entendais que trop bien... Je me voyais déjà dénoncé, privé de l'état que je m'étais fait, reconduit au bagne... Les quatre cents francs furent comptés.

CHAPITRE XXII.

Encore un brigand.—Ma carriole d'osier.—Arrestation des deux forçats.—Découverte épouvantable.—Saint-Germain veut m'embaucher pour un vol.—J'offre de servir la police.—Perplexités horribles.—On veut me prendre au chaud du lit.—Ma cachette.—Aventure comique.—Travestissements sur travestissements.—Chevalier m'a dénoncé.—Annette au dépôt de la Préfecture.—Je me prépare à quitter Paris.—Deux faux monnoyeurs.—On me saisit en chemise.—Je suis conduit à Bicêtre.

Me voilà recéleur! J'étais criminel malgré moi; mais enfin je l'étais, puisque je prêtais les mains au crime: on ne conçoit pas d'enfer pareil à celui dans lequel je vivais. Sans cesse j'étais agité; remords et crainte, tout venait m'assaillir à la fois; la nuit, le jour, à chaque instant, j'étais sur le qui vive. Je ne dormais plus, je n'avais plus d'appétit, le soin de mes affaires ne m'occupait plus, tout m'était odieux. Tout! non, j'avais près de moi Annette et ma mère. Mais ne me faudrait-il pas les abandonner?... Tantôt, je frémis à cette réminiscence de mes appréhensions, ma demeure se transformait en un abominable repaire, tantôt elle était envahie par la police, et la perquisition mettait au grand jour les preuves d'un méfait qui allait attirer sur moi la vindicte des lois. Harcelé par la famille Chevalier, qui me dévorait; tourmenté par Blondy, qui ne se lassait pas de me soutirer de l'argent; épouvanté de ce qu'il y avait d'horrible et d'incurable dans ma position, honteux d'être tyrannisé par les plus viles créatures que la terre eût porté, irrité de ne pouvoir briser cette chaîne morale qui me liait irrévocablement à l'opprobre du genre humain, je me sentis poussé au désespoir, et pendant huit jours je roulai dans ma tête les plus sinistres projets. Blondy, l'exécrable Blondy, était celui surtout contre qui se tournait toute ma rage. Je l'aurais étranglé de bon cœur, et pourtant je l'accueillais encore, je le ménageais. Emporté, violent comme je l'étais, tant de patience était un miracle, c'était Annette qui me la commandait. Oh! que je faisais alors des vœux bien sincères pour que, dans une des excursions fréquentes que faisait Blondy, quelque bon gendarme pût lui mettre la main sur le collet! Je me flattais que c'était là un événement très prochain, mais chaque fois qu'une absence un peu plus longue que de coutume me faisait présumer que j'étais enfin délivré de ce scélérat, il reparaissait, et avec lui revenaient tous mes soucis.