—»Tout cela est bon, repris-je, mais pour faire mettre un homme sur la planche au pain (traduire devant la cour d'assises), il faut des preuves!
—»Des preuves, est-ce que le boulanger (le diable) en manque jamais?... Écoute.... tu connais bien la marchande d'asticots qui se tient au bas du pont Notre-Dame?
—»Une ancienne ogresse (femme qui loue des effets aux filles), la maîtresse de Chatonnet, la femme du bossu.—Tout juste!—Eh bien! il y a trois mois que Blignon et moi nous étions à bouffarder tranquillement dans un estaminet de la rue Planche-Mibray, lorsqu'elle vint nous y trouver. Il y a gras, nous dit-elle, et pas loin d'ici, rue de la Sonnerie! Puisque vous êtes de bons enfants, je veux vous l'enseigner. C'est une vieille femme qui reçoit de l'argent pour beaucoup de monde; il y a des jours qu'elle a quinze et vingt mille francs, or ou billets; comme elle rentre souvent à la sorgue (à la nuit), il faudrait lui couper le cou et la f..... à la rivière, après avoir poissé ses philippes (pris son argent). D'abord qu'elle nous a fait la proposition, nous ne voulions pas en entendre parler, parce que nous ne faisions pas l'escarpe (l'assassinat), mais cette emblêmeuse nous a tant tourmentés, en nous répétant qu'il y avait gras (beaucoup d'argent), et que d'ailleurs il n'y avait pas grand mal à étourdir (tuer) une vieille femme, que nous nous sommes laissés aller. On tomba d'accord que la marchande d'asticots nous avertirait du jour et du moment favorables. Ça me contrariait pourtant de m'enflaquer là-dedans, parce que, vois-tu, quand on n'est pas habitué à faire la chose, ça fait toujours un effet. Enfin, n'importe, tout était convenu, lorsque le lendemain, aux Quatre-Cheminées, près de Sèvres, nous avons rencontré Voivenel avec un autre grinche (voleur). Blignon leur a parlé de l'affaire, mais en témoignant qu'il avait de la répugnance pour le crime. Alors ils proposèrent de nous donner un coup de main, si toutefois nous y consentions.—Volontiers, répondit Blignon, quand il y en a pour deux, il y en a pour quatre. Voilà donc qu'est décidé, ils devaient être de mèche (de complicité) avec nous. Depuis ce jour le camarade de Voivenel était toujours sur notre dos; il n'aspirait qu'au moment. Enfin la marchande d'asticots nous fait prévenir; c'était le 30 décembre. Il faisait du brouillard. C'est pour aujourd'hui, me dit Blignon. Vous me croirez si vous le voulez, foi de grinche, j'avais envie de ne pas y aller, mais entraîné, je suivis la vieille avec les autres, et, le soir, au moment où, sa recette terminée, elle sortait de chez un M. Rousset, loueur de carosses, dans le cul de sac de la Pompe, nous l'avons expédiée. C'est l'ami de Voivenel qui l'a chourinée (frappée à coups de couteau), pendant que Blignon, après l'avoir entortillée dans son mantelet, la tenait par derrière. Il n'y a que moi qui ne m'en suis pas mêlé, mais j'ai tout vu, puisqu'ils m'avaient planté à faire le gaf (le guet), et j'en sais assez pour faire gerber à la passe (guillotiner) ce gueux de Blignon.»
Chante-à-l'heure me raconta en détail et avec une rare insensibilité toutes les circonstances de ce meurtre. J'entendis jusqu'au bout ce récit abominable, faisant à chaque instant d'incroyables efforts pour cacher mon indignation: chaque parole qu'il prononçait était de nature à faire dresser les cheveux de l'homme le moins susceptible d'émotions. Quand ce scélérat eut achevé de me retracer avec une horrible fidélité les angoisses de la victime, je l'engageai de nouveau à ne pas perdre son ami Blignon; mais, en même temps, je jetai habilement de l'huile sur le feu, que je semblais vouloir éteindre. Je me proposais d'amener Chante-à-l'heure à faire de sang froid à l'autorité l'horrible révélation à laquelle l'avait poussé la colère. Je désirais en outre pouvoir fournir à la justice les moyens de conviction qui lui étaient nécessaires pour frapper les assassins. Il y avait beaucoup à éclaircir. Peut-être Chante-à-l'heure ne m'avait-il fait qu'une fable qui lui aurait été suggérée par le vin et l'esprit de vengeance. Quoi qu'il en soit, je fis à M. Henry un rapport, dans lequel je lui exposais mes doutes, et bientôt il me fit savoir que le crime que je lui dénonçais n'était que trop réel. M. Henry m'engageait en même temps à faire en sorte de lui procurer des renseignements précis sur toutes les circonstances qui avaient précédé et suivi l'assassinat, et dès le lendemain je dressai mes batteries pour les obtenir. Il était difficile de faire arrêter les complices sans que l'on pût soupçonner d'où partait le coup; dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, le hasard se mit de moitié avec moi. Le jour venu, j'allai éveiller Chante-à-l'heure qui, encore malade de la veille, ne put se lever; je m'assis sur son lit, et lui parlai de l'état complet d'ivresse dans lequel je l'avais vu, ainsi que des indiscrétions qu'il avait commises: le reproche parut l'étonner; je lui répétai un ou deux mots de l'entretien que j'avais eu avec lui, sa surprise redoubla; alors il me protesta qu'il était impossible qu'il eut tenu un pareil langage, et soit qu'effectivement il eut perdu la mémoire, soit qu'il se défiât de moi, il essaya de me persuader qu'il n'avait pas le moindre souvenir de ce qui s'était passé. Qu'il mentît ou non, je saisis cette assertion avec avidité, et j'en profitai pour dire à Chante-à-l'heure qu'il ne s'était pas borné à me raconter confidentiellement toutes les circonstances de l'assassinat, mais encore qu'il les avait exposées à haute voix dans le chauffoir, en présence de plusieurs détenus qui avaient tout aussi-bien entendu que moi.—«Ah! malheureux que je suis, s'écria-t-il, en montrant la plus grande affliction: qu'ai-je fait? A présent comment me tirer de là?—Rien de plus aisé, lui répondis-je, si l'on te questionne au sujet de la scène d'hier, tu diras: ma foi, quand je suis ivre, je suis capable de tout, surtout si j'en veux à quelqu'un, je ne sais pas ce que je n'inventerais pas.»
Chante-à-l'heure prit le conseil pour argent comptant. Le même jour, un nommé Pinson qui passait pour un mouton, fut conduit de la Force à la préfecture de police: cette translation ne pouvait s'effectuer plus à propos; je m'empressai de l'annoncer à Chante-à-l'heure, en ajoutant que tous les prisonniers pensaient que Pinson n'était extrait que parce qu'il allait faire quelques révélations. A cette nouvelle, il parut consterné. «Etait-il dans le chauffoir? me demanda-t-il aussitôt; je lui dis que je n'y avais pas fait attention.» Alors il me communiqua plus franchement ses alarmes, et j'obtins de lui de nouveaux renseignements qui, transmis sur-le-champ à M. Henry, firent tomber sous la main de la police tous les complices de l'assassinat, parmi lesquels la marchande d'asticots et son mari. Les uns et les autres furent mis au secret; Blignon et Chante-à-l'heure, dans le bâtiment neuf; la marchande d'asticots, son mari, Voivenel et le quatrième assassin dans l'infirmerie, ou ils restèrent très long-temps. La procédure s'instruisit, et je ne m'en occupai plus: elle n'eut aucun résultat, parce qu'elle avait été mal commencée dès le principe: les accusés furent absous.
Mon séjour, tant à Bicêtre qu'à la Force, embrasse une durée de vingt-un mois, pendant laquelle il ne se passa pas de jours que je ne rendisse quelque important service; je crois que j'aurais été un mouton perpétuel, tant on était loin de supposer la moindre connivence entre les agents de l'autorité et moi. Les concierges et les gardiens ne se doutaient même pas de la mission qui m'était confiée. Adoré des voleurs; estimé des bandits les plus déterminés, car ces gens-là ont aussi un sentiment qu'ils appellent de l'estime, je pouvais compter en tout temps sur leur dévouement: tous se seraient fait hacher pour moi; ce qui le prouve c'est qu'à Bicêtre le nommé Mardargent, dont j'ai déjà parlé, s'est battu plusieurs fois contre des prisonniers qui avaient osé dire que je n'étais sorti de la Force que pour servir la police. Coco-Lacour et Goreau, détenus dans la même maison comme voleurs incorrigibles, ne prirent pas ma défense avec moins de générosité. Alors, peut-être, auraient-ils eu quelque raison de me taxer d'ingratitude puisque je ne les ai pas plus ménagés que les autres, mais le devoir commandait; qu'ils reçoivent aujourd'hui le tribut de ma reconnaissance, ils ont plus concouru qu'ils ne pensent aux avantages que la société a pu retirer de mes services.
M. Henry ne laissa pas ignorer au préfet de police les nombreuses découvertes qui étaient dues à ma sagacité. Ce fonctionnaire, à qui il me représenta comme un homme sur lequel l'on pouvait compter, consentit enfin à mettre un terme à ma détention. Toutes les mesures furent prises pour que l'on ne crut pas que j'eusse recouvré ma liberté. On vint me chercher à la Force, et l'on m'emmena sans négliger aucune des précautions rigoureuses: on me mit les menotes, et je montai dans la cariole d'osier, mais il était convenu que je m'évaderais en route; et en effet je m'évadai. Le même soir toute la police était à ma recherche. Cette évasion fit grand bruit, surtout à la Force, où mes amis la célébrèrent par des réjouissances: ils burent à ma santé et me souhaitèrent un bon voyage!
CHAPITRE XXIV.
M. Henry surnommé l'Ange malin.—MM. Bertaux et Parisot.—Un mot sur la Police.—Ma première capture.—Bouhin et Terrier sont arrêtés d'après mes indications.
Les noms de M. le baron Pasquier et de M. Henry ne s'effaceront jamais de mon souvenir. Ces deux hommes généreux furent mes libérateurs! combien je leur dois d'actions de grâces! ils m'ont rendu plus que la vie; pour eux je la sacrifierais mille fois, et je pense que l'on me croira quand on saura que souvent je l'exposai pour obtenir d'eux une parole, un regard de satisfaction.