Telles furent l'issue et la suite d'une entreprise dans laquelle je n'avais pourtant pas manqué de prévoyance; j'ai souvent réussi avec des combinaisons moins faites pour conduire au succès.
CHAPITRE XXX.
Les officiers de paix envoyés à la poursuite d'un voleur célèbre.—Ils ne parviennent pas à le découvrir.—Grande colère de l'un d'entre eux.—Je promets de nouvelles étrennes au préfet.—Les rideaux jaunes et la bossue.—Je suis un bon bourgeois.—Un commissionnaire me fait aller.—La caisse de la préfecture de police.—Me voici charbonnier.—Les terreurs d'un marchand de vin et de madame son épouse.—Le petit Normand qui pleure.—Le danger de donner de l'eau de Cologne.—Enlèvement de mademoiselle Tonneau.—Une perquisition.—Le voleur me prend pour son compère.—Inutilité des serrures.—Le saut par la croisée.—La glissade, et les coutures rompues.
On a vu quels désagréments m'a causé l'infidélité d'un agent: je savais depuis long-temps qu'il n'est de secret bien gardé que celui qu'on ne confie pas; mais la triste expérience qu'il m'avait fallu faire me convainquit de plus en plus de la nécessité d'opérer seul toutes les fois que je le pourrais, et c'est ce que je fis, ainsi qu'on va le voir, dans une occasion très importante.
Après avoir subi plusieurs condamnations, deux évadés des îles, les nommés Goreau et Florentin, dit Chatelain, dont j'ai déjà parlé, étaient détenus à Bicêtre comme voleurs incorrigibles. Las du séjour dans ces cabanons, où l'on est comme enterré vivant, ils firent parvenir à M. Henry une lettre dans laquelle ils offraient de fournir des indices, au moyen desquels il serait possible de se saisir de plusieurs de leurs camarades qui commettaient journellement des vols dans Paris. Le nommé Fossard, condamné à perpétuité, et plusieurs fois évadé des bagnes, était celui qu'ils désignaient comme le plus adroit de tous, en même-temps qu'ils le représentaient comme le plus dangereux. «Il était, écrivaient-ils, d'une intrépidité sans égale, et il ne fallait l'aborder qu'avec des précautions, attendu que, toujours armé jusqu'aux dents, il avait formé la résolution de brûler la cervelle à l'agent de police qui serait assez hardi pour vouloir l'arrêter.»
Les chefs supérieurs de l'administration ne demandaient pas mieux que de délivrer la capitale d'un garnement pareil: leur première idée fut de m'employer à le découvrir; mais les donneurs d'avis ayant fait observer à M. Henry que j'étais trop connu de Fossard et de sa concubine pour ne pas faire manquer une opération si délicate, dans le cas où l'on m'en chargerait, il fut décidé que l'on recourrait au ministère des officiers de paix. On mit donc à leur disposition les renseignements propres à les diriger dans leurs recherches; mais, soit qu'ils ne fussent pas heureux, soit qu'ils ne se souciassent pas de rencontrer Fossard, qui était armé jusqu'aux dents, ce dernier continua ses exploits, et les nombreuses plaintes auxquelles son activité donna lieu annoncèrent que, malgré leur zèle apparent, ces messieurs, suivant leur coutume, faisaient plus de bruit que de besogne.
Il en résulta que le préfet, qui aimait que l'on fit plus de besogne que de bruit, les manda un jour, et leur adressa des reproches qui durent être assez sévères, à en juger par le mécontentement qu'en cette occasion ils ne purent s'empêcher de manifester.
On venait justement de leur laver la tête, lorsqu'il m'arriva, sur le marché Saint-Jean, de faire la rencontre de M. Yvrier, l'un d'entre eux: je le salue; il vient à moi, et, presque bouffi de colère, il m'aborde en me disant: «Ah! vous voilà, monsieur le grand faiseur, vous êtes la cause que nous venons de recevoir des réprimandes au sujet d'un nommé Fossard, forçat évadé, que l'on prétend être à Paris. A entendre M. le préfet, on croirait que dans l'administration il n'est que vous qui soyez capable de quelque chose. Si Vidocq, nous a-t-il dit, eût été envoyé à sa poursuite, nul doute qu'il ne fut depuis long-temps arrêté. Allons, voyons, M. Vidocq, tâchez un peu de le trouver, vous qui êtes si adroit, prouvez que vous avez autant de malice qu'on vous en attribue.»
M. Yvrier était un vieillard, et j'eus besoin de respecter son âge pour ne pas rétorquer avec humeur son impertinente apostrophe. Quoique je me sentisse piqué du ton d'aigreur qu'il prenait en me parlant, je ne me fâchai point, et me contentai de lui répondre que pour le moment je n'avais guère le loisir de m'occuper de Fossard; que c'était une capture que je réservais pour le premier janvier, afin de l'offrir en étrennes à M. le préfet, comme l'année d'auparavant j'avais offert le fameux Delzève.
«Allez votre train, reprit M. Yvrier, irrité de ce persiflage, la suite nous montrera qui vous êtes; un présomptueux, un faiseur d'embarras.» Et il me quitta en murmurant entre ses dents quelques autres qualifications que je ne compris pas.