J'en étais à ma seconde séance; aux aguets comme la veille, j'attendais avec impatience l'arrivée de quelque Ésope femelle, il ne venait que de jeunes filles, bonnes ou grisettes à la tournure dégagée, à la taille svelte, au gentil corsage, pas une d'elles qui ne fût droite comme un I; j'en étais au désespoir..... Enfin mon astre paraît à l'horizon: c'est le prototype, la Vénus des bossues, Dieu! qu'elle était jolie, et que la partie la plus sensible de son signalement était admirablement tournée; je ne me lassais pas de contempler cette saillie que les naturalistes auraient dû, je crois, prendre en considération, pour compter une race de plus dans l'espèce humaine; il me semblait voir une de ces fées du moyen âge, pour lesquelles une difformité était un charme de plus. Cet être surnaturel, ou plutôt extra-naturel, s'approcha de la laitière, et après avoir causé quelque temps, comme je m'y étais attendu, elle prit sa crême; c'était du moins ce qu'elle demandait; ensuite elle entra chez l'épicier, puis elle s'arrêta un moment vers la tripière qui lui donna du mou, probablement pour son chat; puis, ses emplettes terminées, elle enfila, dans la rue du Petit-Carreau, l'allée d'une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand boisselier. Aussitôt mes regards se portèrent sur les croisées; mais ces rideaux jaunes après lesquels je soupirais, je ne les aperçus pas. Cependant, faisant cette réflexion, qui s'était déjà présentée à mon esprit, que des rideaux, quelle qu'en soit la nuance, n'ont pas l'inamovibilité d'une bosse de première origine, je projetai de ne pas me retirer sans avoir eu un entretien avec le petit prodige dont l'aspect m'avait tant réjoui. Je me figurais malgré mon désappointement sur l'une des circonstances capitales d'après lesquelles je devais me guider, que cet entretien me fournirait quelques lumières.
Je pris le parti de monter: parvenu à l'entresol, je m'informe à quel étage demeure une petite dame tant soit peu bossue. «C'est de la couturière que vous voulez parler, me dit-on, en me riant au nez.—Oui, c'est la couturière que je demande, une personne qui a une épaule un peu hasardée.» On rit de nouveau, et l'on m'indique le troisième sur le devant. Bien que les voisins fussent très obligeants, je fus sur le point de me fâcher de leur hilarité goguenarde: c'était une véritable impolitesse; mais ma tolérance était si grande, que je leur pardonnai volontiers de la trouver comique, et puis n'étais-je pas un bon homme? je restai dans mon rôle. On m'avait désigné la porte, je frappe, on m'ouvre: c'est la bossue, et après les excuses d'usage sur l'importunité de la visite, je la prie de vouloir bien m'accorder un instant d'audience; ajoutant que j'avais à l'entretenir d'une affaire qui m'était personnelle.
—«Mademoiselle, lui dis-je avec une espèce de solennité, après qu'elle m'eut fait prendre un siége en face d'elle, vous ignorez le motif qui m'amène près de vous, mais quand vous en serez instruite, peut-être que ma démarche vous inspirera quelque intérêt.»
La bossue imaginait que j'allais lui faire une déclaration; le rouge lui montait au visage, et son regard s'animait, bien qu'elle s'efforçât de baisser la vue. Je continuai:
—«Sans doute vous allez vous étonner qu'à mon âge on puisse être épris comme à vingt ans.
—»Eh! monsieur, vous êtes encore vert, me dit l'aimable bossue, dont je ne voulais pas plus long-temps prolonger l'erreur.
—»Je me porte assez bien, repris-je, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous savez que dans Paris il n'est pas rare qu'un homme et une femme vivent ensemble sans être mariés.
—»Pour qui me prenez-vous? monsieur, me faire une proposition pareille?» s'écria la bossue, sans attendre que j'eusse achevé ma phrase.—La méprise me fit sourire. «Je ne viens point vous faire de proposition, repartis-je; seulement je désire que vous ayez la bonté de me donner quelques renseignements sur une jeune dame qui, m'a-t-on dit, habite dans cette maison avec un monsieur qu'elle fait passer pour son mari.—Je ne connais pas cela, répondit séchement la bossue.—Alors je lui donnai grosso modo le signalement de Fossard et de la demoiselle Tonneau, sa maîtresse.—Ah! j'y suis, me dit-elle, un homme de votre taille et de votre corpulence à peu près, ayant environ de trente à trente-deux ans, beau cavalier; la dame, une brune piquante, beaux yeux, belles dents, grande bouche, des cils superbes, une petite moustache; un nez retroussé, et avec tout cela une apparence de douceur et de modestie. C'est bien ici qu'ils ont demeuré, mais ils sont déménagés depuis peu de temps.» Je la priai de me donner leur nouvelle adresse, et sur sa réponse qu'elle ne la savait pas, je la suppliai en pleurant de m'aider à retrouver une malheureuse créature que j'aimais encore malgré sa perfidie.
La couturière était sensible aux larmes que je répandais; je la vis tout émue, je chauffai de plus en plus le pathétique. «Ah! son infidélité me causera la mort; ayez pitié d'un pauvre mari, je vous en conjure; ne me cachez pas sa retraite, je vous devrai plus que la vie.»
Les bossues sont compatissantes; de plus, un mari est à leurs yeux un si précieux trésor; tant qu'elles ne l'ont pas en leur possession, elles ne conçoivent pas que l'on puisse devenir infidèle: aussi ma couturière avait-elle l'adultère en horreur; elle me plaignit bien sincèrement, et me protesta qu'elle désirerait m'être utile. «Malheureusement, ajouta-t-elle, leur déménagement ayant été fait par des commissionnaires étrangers au quartier, j'ignore complétement où ils sont passés et ce qu'ils sont devenus, mais si vous voulez voir le propriétaire?» La bonne foi de cette femme était manifeste. J'allai voir le propriétaire; tout ce qu'il put me dire, c'est qu'on lui avait payé son terme, et qu'on n'était pas venu aux renseignements.