Ce Desplanques était un jeune homme bien élevé; il avait de l'esprit, une rédaction facile, une belle écriture, et quelques autres talents qui auraient pu le mettre à même de prendre un rang honorable dans le monde. Malheureusement il était possédé de la manie du vol, et, pour comble de disgrâce, il était paresseux au plus haut degré. C'était un voleur qui avait le tempérament des escrocs, ce qui revient à dire qu'il n'était propre à rien de ce qui nécessite de l'assiduité et de l'énergie. Comme il n'était pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il m'arrivait assez fréquemment de le gronder. «Vous vous plaignez sans cesse de ma négligence, me répondait-il, avec vous il faudrait être esclave; ma foi, je ne suis pas accoutumé à être tenu.» Desplanques sortait du bagne, où il avait passé six ans.

En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente acquisition, mais je ne tardai pas à me convaincre qu'il était incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisiveté. Un soir passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise un carreau, enlève une sébille pleine d'or et se sauve. Au même instant on entend crier au voleur, et l'on se met à sa poursuite. A ces mots arrêtez, arrêtez, officieusement répétés de loin en loin, Desplanques redouble de vitesse, bientôt il sera hors d'atteinte; mais au détour d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens camarades: la rencontre était fatale. Il veut s'échapper, inutiles efforts; les agents l'entraînent et le conduisent chez le commissaire, où le flagrant délit est aussitôt constaté. Desplanques était en état de récidive: on le condamna aux travaux forcés à perpétuité; il est aujourd'hui à Toulon, où il subit sa peine.

Des gens qui veulent juger de tout sans avoir été à même de s'éclairer par les faits, ont prétendu que des agents sortis de la caste des voleurs, devaient nécessairement entretenir avec eux des intelligences, ou du moins les ménager aussi long-temps qu'ils étaient assez adroits pour ne pas venir se brûler à la chandelle. Je puis attester que les voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les libérés qui se sont ralliés à la bannière de la police; et que ces derniers à l'exemple de tous les transfuges ne déploient jamais plus de zèle que quand il s'agit de servir un ami, c'est-à-dire d'arrêter un ex-camarade. En général, un voleur qui se croit corrigé est sans pitié pour ses anciens confrères: plus il aura été intrépide dans son temps, plus il se montrera implacable à leur égard.

Un jour les nommés Cerf, Macolein et Dorlé, sont amenés au bureau comme prévenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur compagnon et leur intime, est comme transporté d'indignation, il se lève et apostrophe Dorlé en ces termes:

«Lacour. Eh bien! monsieur le drôle, vous ne voulez donc pas vous corriger?

»Dorlé. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!

»Lacour, furieux. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?

»Dorlé. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous êtes Lacour; mais vous n'avez sans doute pas oublié que lorsque nous étions camarades, vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les amis ne vous ont jamais appelé»autrement.—Dis donc Cerf, as-tu déjà vu un coco de cette force?

»Cerf, haussant les épaules. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde s'en mêle; monsieur Lacour!!!

»Lacour. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres mœurs; castigat ridendo mores; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des égarements; mais....»