—»La plus petite.»

Aussitôt je me lève, je cours vers la petite, je l'embrasse avant qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de sa famille. Quand elle m'eut répondu, je lui dis: «Allons, c'est bien, tu es une belle fille, tiens, voilà une pomme, tu vas la manger, et puis après nous irons ensemble chez ta mère.» Notre repas fut promptement terminé, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se dirigea d'abord vers la demeure de sa mère, mais une fois que je fus certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, «Écoute donc, petite, dis-je à notre guide, sais-tu où est la maison Lamare?

—«C'est là-bas, me répondit-elle, en me montrant avec son doigt de l'autre côté d'Hirson.

—»A présent, tu diras à ta mère que tu as vu trois amis de ton père, qu'elle prépare à souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au revoir, mon enfant.»

La fille de Gérard poursuivit son chemin, et nous ne tardâmes pas à nous trouver vis-à-vis de la maison Lamare; mais là il n'y avait point de travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils étaient un peu plus loin: nous continuâmes de marcher, et parvenus sur une éminence, je vis en effet une trentaine d'hommes occupés de réparer la grande route. Gérard, en sa qualité de piqueur, devait être au milieu de ce groupe. Nous avançons: à cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer à mes agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout-à-fait conformes au signalement qui m'a été donné. Je ne doute pas que ce ne soit Gérard, mes agents partagent mon avis; mais Gérard est trop bien entouré pour aller le saisir; seul, sa témérité le rendrait redoutable, et si ses compagnons prennent sa défense, n'est-il pas vraisemblable que nous échouerons dans l'exécution du mandat! La conjoncture était embarrassante; à la moindre démonstration, de notre part, Gérard pouvait ou nous faire un mauvais parti, ou nous échapper en gagnant la frontière. Jamais je n'avais senti davantage la nécessité de la prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'étaient deux hommes intrépides: «Faites ce que vous voudrez, me répondirent-ils, nous sommes prêts à vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le pas.—Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-être serons-nous les plus malins.»

Je vais droit à l'individu que je suppose être Gérard, mes deux agents se tiennent à quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis convaincu que je ne me suis pas trompé; enfin j'aborde mon homme, et sans autre préambule, je lui prends la tête dans mes mains et l'embrasse. «Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes enfants sont-ils en bonne santé?» Pons est comme étourdi d'un salut aussi brusque, il paraît étonné, il m'examine.

—»Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te connais. Qui es-tu?

—»Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien changé?

—»Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien vu cette figure-là quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir où et quand.»

Alors je me penchai à son oreille, et je lui dis: «Je suis un ami de Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.