Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils; pour être certains, à tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu'ils ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le préservera de toute espèce de condamnation, et qui, si par hasard une condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour faire casser le jugement.
Les débats ouverts, Utinet, Chrestien, Lacour et Decostard s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par Peyois. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l'impunité, est frappé par le verdict; alors, appréhendant qu'enfin éclairé sur sa position, il ne les fasse repentir de l'avoir trompé, en dévoilant leurs perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent de lui donner un défenseur à leurs frais et s'engagent à payer tous les dépens que cet appel occasionera. La mère de Peyois est également obsédée par ces intrigants; ils lui font les mêmes offres de service et les mêmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entraînent chez le sieur Bazile, marchand de vin, place du Palais de Justice; et là, en présence d'une bouteille de vin et de la femme Leblanc, ils déploient toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de le sauver; soyez tranquille, lui dit Chrestien, nous ferons tout ce qu'il faudra faire.
Telles furent les lumières que produisit l'enquête; il devint évident pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq était une invention de mes agents; et depuis l'on a brodé sur ce fonds une foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du Pilier littéraire ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il prend fantaisie à l'imprimeur Tiger ou à son successeur d'ajouter à la collection de livres forains, l'Histoire admirable et pourtant véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard, représenté en personne naturelle et vivante, tel qu'il était avant sa mort, arrivée sans accident le jour de son décès, en sa maison de Saint-Mandé, à l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grâce 1875.
CHAPITRE XXXV.
Les nouvellistes de malheur.—L'Écho de la rue de Jérusalem et lieux circonvoisins.—Toujours Vidocq.—Feu les Athéniens et défunt Aristide.—L'ostracisme et les coquilles.—La patte du chat.—Je fais des voleurs.—Les deux Guillotin.—Le cloaque Desnoyers.—Le chaos et la création.—Monsieur Double-Croche et la cage à poulets.—Une mise décente.—Le suprême bon ton.—Guerre aux modernes.—Le cadran bleu de la Canaille.—Une société bien composée.—Les Orientalistes et les Argonautes.—Les gigots des prés salés.—La queue du chat.—Les pruneaux et la chahut.—Riboulet et Manon la Blonde.—L'Entrée triomphale.—Le petit père noir.—Deux ballades.—L'hospitalité.—L'ami de collége.—Les Enfants du Soleil.
Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien désiré lui épargner l'ennui d'un chapitre qui n'intéresse que ma réputation; mais, avant d'aller plus loin, j'avais à cœur de montrer qu'il n'est pas toujours bon, bien qu'on ne prête qu'aux riches, d'ajouter foi aux sornettes que débitent mes ennemis. Que n'ont pas imaginé les mouchards, les voleurs et les escrocs, qui n'éprouvaient pas moins les uns que les autres le besoin de me voir évincé de la police?
«Un tel est enfoncé, racontait un ami à sa femme, lorsque le matin ou le soir il revenait au gîte.
—»Pas possible!
—»Eh! mon Dieu! comme je te dis.
—»Par qui donc?