Ces éloges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se réveillaient-ils, ce n'était jamais que la verre à la main; et au lieu de se rendre à tire-d'aile où les appelait le devoir, ils se formaient en petit comité, et s'amusaient à me travailler le casaquin, qu'on me passe l'expression, elle n'est pas de moi.
«Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi marons les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.
—»Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en œuvre; il se sert de la patte du chat.....
—»Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisième.»
Puis un quatrième, brochant sur le tout, s'écriait d'un ton sententieux: «Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.»
Or, voici comment je faisais des voleurs.
Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mémoires, il s'en trouve un seul qui, même par cas fortuit, ait mis les pieds chez Guillotin.—Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!»
| Ce savant médecin, |
| Que l'amour du prochain |
| Fit mourir de chagrin. |
Vous n'y êtes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de vins, dont l'établissement, fort connu des voleurs du plus bas étage, est situé en face de ce cloaque Desnoyers, que les riboteurs de la barrière appellent le grand salon de la Courtille. Un ouvrier peut encore être honnête jusqu'à un certain point, et se risquer, en passant, chez le papa Desnoyers. S'il n'a pas froid aux yeux, et qu'au bâton ainsi qu'à la savatte, il s'entende à moucher les malins, il se pourra, les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et n'ait à payer d'autre écot que le sien. Chez Guillotin, il ne s'en tirera pas à si bon marché, surtout s'il y est venu proprement couvert et avec le gousset passablement garni.
Que l'on se figure une salle carrée assez vaste, dont les murs, jadis blancs, ont été noircis par des exhalaisons de toute espèce: tel est, dans toute sa simplicité, l'aspect d'un temple consacré au culte de Bachus et de Terpsychore; d'abord, par une illusion d'optique assez naturelle, on n'est frappé que de l'exiguïté du local, mais l'œil venant à percer l'épaisse atmosphère de mille vapeurs qui ne sont pas inodores, l'étendue se manifeste par les détails qui s'échappent du chaos. C'est l'instant de la création, tout s'éclaircit, le brouillard se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire de la matière qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de béatitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des épicuriens, tant de félicités ne furent rassemblées, ceux qui aiment à se vautrer y ont la main, de la fange partout: plusieurs rangées de tables, sur lesquelles, sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus dégoûtantes libations, encadrent un espace réservé à ce qu'on appelle les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'élève, supportée par quatre pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des débris de bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux de vieille tapisserie. C'est sur cette cage à poulets qu'est juchée la musique: deux clarinettes, un crincrin, le trombone retentissant, et l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements cadencés de la béquille de monsieur Double-Croche, petit boiteux qui prend le titre de chef d'orchestre, régularise les terribles accords. Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on prépare: une mise décente est de rigueur; il n'y a pas de bureau où l'on dépose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer avec son crochet, mais l'on est prié de laisser son équipage à la porte (le mannequin); les femmes sont coiffées en chien, c'est-à-dire les cheveux à volonté, et le mouchoir perché au sommet de la tête, où par un nœud formé en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous l'aimez mieux une cocarde qui menace l'œil à la manière de celle des mulets provençaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue obligée: la culotte n'est pas nécessaire; le suprême bon ton serait le bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la défroque surannée de trois ou quatre régiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas de fanfan ainsi costumé qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant elles adorent la cavalerie, et ont un goût prononcé pour les habillés de toutes les réformes; mais rien ne leur plaît comme des moustaches et le charivari rouge, orné de son cuir.