Après dix minutes d'attente, nous fûmes rejoints par les camarades, qui étaient allés chez Bras; ils avaient retiré 125 francs d'objets qui valaient au moins six fois plus; n'importe, on tenait les noyaux et on n'était pas mécontent d'avoir réalisé, tant on était pressé de jouir.
Il nous restait les paquets que nous avions réservés pour la Pomme-Rouge. Parvenus rue de la Juiverie, Richelot me dit: «ah ça! c'est toi qui vas bloquir, tu connais le fourgat.
—»Ça ne serait pas le plan, lui répondis-je, je lui dois de l'argent, et nous sommes brouillés.»
Je ne devais rien à la Pomme-Rouge, mais nous nous étions vus, et il savait bien que j'étais Vidocq; il aurait donc été imprudent de me montrer: je laissai les amis arranger les affaires, et à leur retour, comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me donnait la certitude que la police était en mesure d'agir, je fis la motion de congédier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du Grand-Casuel, sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.
Depuis la visite chez la Pomme-Rouge, nous étions riches de quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme à notre disposition était assez considérable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans crainte de nous trouver à court; mais nous n'eûmes pas le loisir de nous mettre en dépense: à peine avons-nous soufflé dans nos verres, que la garde entre, et après elle une kirielle d'inspecteurs: il fallait voir comme à l'aspect des vétérans et des mouchards tous les visages s'alongèrent, ce ne fut qu'un cri: nous sommes servis.... L'officier de paix Thibault nous invite à exhiber nos papiers; les uns n'en ont pas, d'autres ne sont pas en règle, je suis du nombre de ces derniers. «Allons! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces gaillards-là, ce qui est bon à prendre est bon à rendre.» On nous attache deux à deux, et l'on nous emmène chez le commissaire. Lapierre était accouplé avec moi. «As-tu de bonnes jambes? lui dis-je tout bas.—Oui, me répond-il,» et quand nous sommes à hauteur de la rue de la Tannerie, tirant un couteau que j'avais caché dans ma manche, je coupe la corde. «Courage! Lapierre, courage! m'écriai-je.» D'un coup de coude dans la poitrine, je renverse le vétéran qui me tenait sous le bras; peut-être était-ce le même qui depuis est devenu la pâture de l'ours Martin; que ce fût lui ou non, je m'esquive, et en deux enjambées je suis dans une petite ruelle qui conduit à la Seine. Lapierre me suit, et nous parvenons ensemble à gagner le quai des Ormes.
On avait perdu notre trace, j'étais enchanté de m'être sauvé, sans avoir été obligé de me faire reconnaître. Lapierre ne l'était pas moins que moi, car n'ayant pas encore eu le temps de la réflexion, il était loin de me supposer une arrière-pensée; cependant, si j'avais favorisé son évasion, c'était dans l'espoir de m'introduire sous ses auspices dans quelqu'autre association de voleurs. En fuyant avec lui, j'éloignais les soupçons que ses compagnons et lui-même auraient pu concevoir à mon sujet, et je les maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient de moi. De la sorte, j'espérais me ménager de nouvelles découvertes: puisque j'étais agent secret, il était de mon devoir de me brûler le moins possible.
Lapierre était libre, mais je le gardais à vue, et j'étais prêt à le livrer du moment qu'il ne me serait plus utile.
Nous allâmes toujours courant jusque sur le port de l'hôpital, où nous étant enfin arrêtés, nous entrâmes dans un cabaret pour reprendre haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre les sens: «Hein! dis-je à Lapierre, en v'là une fière de suée.
—»Oh! oui, elle est dure à avaler celle-là.
—»Et encore plus à digérer, n'est-ce pas?