Ces mots furent les derniers que j'entendis; mais en m'éloignant, je vis, à certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que se disaient-ils? je n'en sais rien.
CHAPITRE XXXVIII.
Allons à Saint Cloud.—L'aspirant mouchard.—Le système des diversions ou les trompeuses amorces.—Une visite matinale.—Le désordre d'une chambre à coucher.—Singulières remarques.—Néant au rapport.—Ce sont d'honnêtes gens dans le faubourg Saint-Marceau.—Les pattes du dindon.—Prenez garde à vos souliers.—Sacrifice au dieu des ventrus, Deus est in nobis.—La langue de monsieur Judas.—Le nectar du policier.—Explication du mot Traiffe.—Les deux maîtresses.—L'homme qui s'arrête lui-même.—Le contentement donne des ailes.—Le nouvel Épictète.—Un monologue.—L'incrédulité désespérante.—Métamorphose d'un Tilbury en philosophes.—La tradition.—La maîtresse d'un prince russe.—Le pain de munition et les sorbets de Tortoni.—La mère Bariole.—Le vieux sérail ou l'enfer d'une femme entretenue.—Les courtisanes et les chevaux de fiacre.—L'amie de tout le monde.—L'invulnérable.—Le tableau des Sabines.—L'Arche sainte.—La tire-lire.—Infandum regina jubes.... Haine aux épaulettes.—Ah! petit fourrier!—Les bons sentiments.—L'étrange religion.—Le billet de loterie et la châsse de Sainte-Geneviève.—Il n'est pas de petite économie.—Exemple de fidélité remarquable.—Pénélope.—Le serment des filles.—Je te connais, beau masque.—Voyage dans Paris.—Louison la blagueuse.—Necéssité n'a pas de loi.—Le monstre.—Une furie.—Devoir cruel.—Émilie au violon.—Retour chez la Bariole.—La petite bouteille des amis.—Le trépied de la Sybille.—Philémon et Baucis.—Joséphine Réal, ou les fruits d'une bonne éducation.—Réflexions philosophiques sur la concorde et sur la mort.—Trois arrestations.—Un traître puni.—Un trait pour la nouvelle Morale en action.—Une mise en liberté.—Réponse aux critiques.
Dans l'été de 1812, un voleur de profession, nommé Hotot, aspirait depuis long-temps à se faire réintégrer dans l'emploi d'agent secret, qu'il avait exercé avant mon admission dans la police, vint m'offrir ses services pour la fête de Saint-Cloud. On sait que c'est l'une des plus brillantes des environs de Paris, et que, vu l'affluence, les filous ne manquent jamais de s'y rendre en grand nombre. Nous étions au vendredi, lorsque Hotot fut amené chez moi par un camarade. Sa démarche me parut d'autant plus extraordinaire, que précédemment j'avais donné sur son compte des renseignements par suite desquels il avait été traduit devant la Cour d'assises. Peut-être ne cherchait-il à se rapprocher de moi que pour être plus à portée de me jouer quelque mauvais tour: telle fut ma première pensée; toutefois je lui fis bon accueil, et lui témoignai même ma satisfaction de ce qu'il n'avait pas douté de ma volonté de lui être utile. Je mis tant de sincérité apparente dans mes protestations de bienveillance à son égard, qu'il lui fut impossible de ne pas laisser pénétrer ses intentions; un changement subit qui s'opéra dans sa physionomie me convainquit tout d'un coup qu'en acceptant sa proposition, je favorisais des projets dont il n'avait pas l'envie de me faire confidence. Je vis qu'il s'applaudissait intérieurement de m'avoir pris pour dupe. Quoi qu'il en soit, je feignis d'avoir en lui la plus grand confiance, et il fut convenu entre nous que le surlendemain dimanche, il irait à deux heures se poster aux environs du bassin principal, afin de nous signaler des voleurs de sa connaissance qui, m'avait-il dit, viendraient travailler dans cet endroit.
Le jour fixé, je me rendis à Saint-Cloud avec les deux seuls agents qui fussent alors sous mes ordres. En arrivant au lieu désigné, je cherche Hotot, je me promène en long, en large; j'examine de tous les côtés, point d'Hotot; enfin, après une heure et demie d'attente, perdant patience, je détache un de mes estafiers dans la grande allée, en lui recommandant d'explorer la foule, afin de tâcher d'y découvrir notre auxiliaire, dont l'inexactitude m'était tout aussi suspecte que le zèle.
L'estafier cherche une heure entière; las de parcourir dans tous les sens le jardin et le parc, il revient, et m'annonce qu'il n'a pu rencontrer Hotot. Un instant après, je vois accourir ce dernier, il est tout en nage: «Vous ne savez pas, nous dit-il, je viens d'amorcer six grinches, mais ils vous ont aperçus, et ils ont décampé; c'est fâcheux, car ils mordaient, mais ce qui est différé n'est pas perdu, je les rejoindrai une autre fois.»
J'eus l'air de prendre ce conte pour argent comptant, et Hotot fut bien persuadé que je ne révoquais pas en doute sa véracité. Nous passâmes ensemble la plus grande partie de la journée, et ne nous quittâmes que vers le soir. Alors j'entrai au poste de la gendarmerie, où les officiers de paix m'apprirent que plusieurs montres avaient été volées, dans une direction toute opposée à celle dans laquelle, d'après les indications d'Hotot, s'était exercée notre surveillance. Il me fut démontré, dès lors, qu'il nous avait attirés sur un point, afin de pouvoir manœuvrer plus à son aise sur un autre. C'est une vieille ruse qui rentre dans la tactique des diversions et des faux avis donnés par des voleurs pour n'avoir pas à craindre la police.
Hotot, à qui je me gardai bien de faire le moindre reproche, imagina que j'étais complétement sa dupe; mais si je ne disais rien, je n'en pensais pas moins, et tout en lui faisant amitié de plus en plus, tandis qu'il méditait de réitérer l'espièglerie de Saint-Cloud, je me réservais de l'enfoncer à la première occasion. Notre liaison étant en bon train, elle se présenta plutôt que je n'aurais osé l'espérer. Un matin, en revenant avec Gaffré du faubourg Saint-Marceau, où nous avions passé la nuit, il me prit la fantaisie de faire, à l'improviste, une visite à l'ami Hotot. Nous n'étions pas loin de la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs, où il demeurait. Je propose à mon camarade de veille d'y venir avec moi, il consent à m'accompagner; nous montons chez Hotot, je frappe, il ouvre, et paraît surpris de nous voir. «Quel miracle! à cette heure.
—»Cela t'étonne, lui dis-je, nous venons te payer la goutte.
—»Si c'est ça, soyez les bien-venus.» En même temps, il se renfonce dans son lit. «Où est-elle cette goutte?