—»Toujours trinque! ah bonne camarade;» et il fait encore venir du vin.

La consommation allait bon train, après deux ou trois heures de ce régime, je feins de me trouver étourdi. Moiselet, pour me remettre, me fait donner une tasse de café sans sucre; au café succèdent les verres d'eau, on ne se fait pas d'idée des soins que me prodigue mon nouvel ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire... L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le croit. Cependant je le vis très distinctement, à plusieurs reprises, remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain à mon réveil, il me paya la goutte, et pour paraître de bon compte, il me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, étaient ce qui me revenait de ma pièce de vingt francs. J'étais un excellent compagnon, Moiselet s'en était aperçu, il ne pouvais plus me quitter; j'achevai avec lui la pièce de vingt francs, et j'en entamai une de quarante, qui fila avec la même rapidité; lorsqu'il vit celle-ci tirer à sa fin, il craignit que ce ne fût la dernière. «Pour vous bouton, encore? me dit-il, avec un ton d'anxiété des plus comiques.» Je lui montre une nouvelle pièce. «Ah! vous encore gros bouton, s'écrie-t-il en sautant de joie.»

Le gros bouton eut la même destination que les précédents, enfin à force de boire ensemble, il vient un moment où Moiselet entend et parle ma langue presque aussi bien que moi: nous pouvons alors nous conter nos peines. Moiselet était très curieux de connaître mon histoire; celle que je lui fabriquai était appropriée au genre de confiance que je souhaitais lui inspirer. «Pour moi venir France avec maître à moi, moi l'y être tomestique. Maître à moi, maréchal Autriche, Autriche peaucoup l'or en son famile; maître à moi l'y être michante, michante encore plis que dafantache; tuchur pinir, tuchur schelag; schlag l'y être pas ponne; maître à moi, emporté mon personne avec régiment en Montreau..... Montreau...., ô Jésus mingotte! grouss, grouss pataille, peaucoup monte capout maq, dormir tuchur. Franz, Napoléon, patapon, poum, poum, Prisse, Autriche, Rousse, tous estourbe.... Moi peur pour estourbe; moi chemine, chemine avec eine gross pitin, que âfre maître à moi dans le hâfre-sac, sir ma chival; moi pas pitin ditout, miserâple; moi quitte maître, moi tu de suite pitin, pli miserâple, peaucoup l'or, peaucoup petite qui prille, peaucoup quelle heure il est.... Galope galope Fritz; moi appelle Fritz en mon maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, où lé harpre i tuche lé harpre, moi affre créssé, et mettre hâfre-sac pas fissiple, et si moi bartir Allemagne, prentre hâfre-sac, et moi riche; maîtresse à moi riche, père à moi riche, tu le monte riche.» Bien que la narration ne fût pas des plus claires, le père Moiselet se la traduisit sans se méprendre sur le fait: il vit très bien que pendant la bataille de Montereau, je m'étais enfui avec le porte-manteau de mon maître, et que je l'avais caché dans la forêt de Bondy. La confidence ne l'étonna pas, elle eut même pour effet de me concilier de plus en plus son affection. Ce redoublement d'amitié, après un aveu qui ne signalait en moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience très vaste. Dès lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne où étaient passés les diamants de M. Sénard, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de m'en donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'après avoir bien dîné, je lui vantais les délices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et me demanda s'il y avait du bon vin dans le pays.

«Ia, ia, lui répondis-je, pon fin et charmante mamesselle.

—»Charmante mamesselle aussi?

—»Ia, ia.

—»Landsman, vous contente, moi partir avec vous?

—»Ia, ia, fréli, ia, moi bien contente.

—»Ah! vous bien contente, eh bien! moi quitte France, quitte vieille femme; (il me montre par ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq ans), et dans pays à vous, moi prends petite mamesselle, pas plis quince ans.

—»Ia, goute, goute eine neuve mamesselle, pas l'enfant encore. Ah! fou être eine petite friponne.»