—»Vous avez très bien fait; mais pourrait-on les voir?
—»Oui, mon ami.»
Il me fait passer dans un cabinet, et à la première vue, je reconnais les glaces du palais Bourbon. Je m'extasie sur leur beauté, sur leur dimension, et après les avoir examinées avec la minutieuse attention d'un homme qui s'y entend, je fais l'éloge de l'ouvrier qui les a démontées sans en avoir endommagé le tain.
«L'ouvrier, mon ami, me dit-il, l'ouvrier, c'est moi; je n'ai pas voulu que personne y touchât, pas même pour les charger sur la voiture.
—»Ah! monsieur, je suis fâché de vous donner un démenti, mais ce que vous me dites est impossible, il faudrait être du métier pour entreprendre une besogne semblable, et encore le meilleur ouvrier n'en viendrait-il pas à bout seul.» Malgré l'observation, il persista à soutenir qu'il n'avait pas eu d'aide; et comme il ne m'eût servi à rien de le contrarier, je n'insistai pas.
Un démenti était une impolitesse dont il aurait pu se formaliser, il ne me parla pas avec moins d'aménité, et après m'avoir à peu près donné ses instructions, il me recommanda de revenir le lendemain, afin de me mettre au travail le plutôt possible. «N'oubliez-pas, d'apporter votre diamant, je veux que vous me débarrassiez de ces ceintres qui ne sont plus de mode.»
Il n'avait plus rien à me dire, et je n'avais plus rien à apprendre: je le quittai et allai rejoindre deux de mes agents, à qui je donnai le signalement du personnage, en leur prescrivant de le suivre dans le cas où il sortirait. Un mandat était nécessaire pour opérer l'arrestation, je me le procurai, et bientôt après, ayant changé de costume, je revins, assisté du commissaire de police et de mes agents, chez l'amateur de glaces, qui ne m'attendait pas sitôt. Il ne me remit pas d'abord; ce ne fut que vers la fin de la perquisition, que m'examinant plus attentivement, il me dit: «Je crois vous reconnaître: n'êtes-vous pas cuisinier?
—«Oui, monsieur, lui répondis-je; je suis cuisinier, tailleur, chapelier, miroitier, et qui plus est, mouchard pour vous servir.» Mon sang-froid le déconcerta tellement qu'il n'eut plus la force de prononcer un seul mot.
Ce monsieur se nommait Alexandre Paruitte, outre les glaces et deux Chimères en bronze doré qu'il avait prises au palais Bourbon, on trouva chez lui quantité d'objets, provenant d'autres vols. Les inspecteurs qui m'avaient accompagné dans cette expédition se chargèrent de conduire Paruitte au dépôt, mais chemin faisant, ils eurent la maladresse de le laisser échapper. Ce ne fut que dix jours après que je parvins à le rejoindre à la porte de l'ambassadeur de sa Hautesse le sultan Mahmoud; je l'arrêtai au moment où il montait dans le carrosse d'un Turc qui vraisemblablement avait vendu ses odalisques.
Je suis encore à m'expliquer comment, malgré des obstacles que les plus experts d'entre les voleurs jugeraient insurmontables, Paruitte a pu effectuer le vol qui lui a procuré deux fois l'occasion de me voir. Cependant il paraît constant qu'il n'avait point de complices, puisque, dans le cours de l'instruction, par suite de laquelle il a été condamné aux fers, aucun indice, même des plus légers, n'a pu faire supposer la participation de qui que ce soit.