Je me mis en rapport avec cette charmante personne, et pour être bien vu d'elle, je m'annonçai comme un ami de la famille de son amant; les parents de ce jeune étourdi m'avaient chargé d'acquitter ses dettes, et si elle consentait à me ménager une entrevue avec lui, elle pouvait compter qu'elle serait satisfaite la première. Madame *** n'était pas fâchée de trouver cette occasion de réparer les brèches faites à son petit avoir; un matin elle me fit remettre un billet pour m'avertir que le soir même, elle devait dîner avec son amant sur le boulevard du Temple, à la Galiote. Dès quatre heures, j'allai, déguisé en commissionnaire, me poster près de la porte du restaurant; et il y avait environ deux heures que je faisais faction, lorsque je vis venir de loin un colonel de hussards, c'était Winter, suivi de deux domestiques; je m'approche, et m'offre à garder les chevaux; on accepte, Winter met pied à terre, il ne peut m'échapper, mais ses yeux ayant rencontré les miens, d'un saut il s'élance sur son coursier, pique des deux et disparaît.

J'avais cru le tenir, mon désappointement fut grand. Toutefois je ne désespérais pas de l'appréhender. A quelque temps de là, je fus informé qu'il devait se rendre au café Hardi, sur le boulevard des Italiens: je l'y devançai avec quelques-uns de mes agents, et quand il arriva, tout avait été si bien disposé, qu'il n'eut plus qu'à monter dans un fiacre, dont j'avais fait les frais. Conduit devant le commissaire de police, il voulut soutenir qu'il n'était pas Winter, mais malgré les insignes du grade qu'il s'était conféré, et la longue brochette de décorations fixées sur sa poitrine, il fut bien et dûment constaté qu'il était l'individu désigné dans le mandat dont j'étais porteur.

Winter fut condamné à huit ans de réclusion; il serait aujourd'hui libéré, mais un faux dont il se rendit coupable durant sa détention à Bicêtre, lui ayant valu un supplément de huit ans de galères, à l'expiration de la première peine, il fut envoyé au bagne, où il est encore. Il partit en déterminé. Cet aventurier ne manquait pas d'esprit; il est, assure-t-on, l'auteur d'une foule de chansons, fort en vogue parmi les forçats, qui le regardent comme leur Anacréon. Voici l'une de celles qu'on lui attribue.

AIR: de l'Heureux pilote.
Travaillant d'ordinaire,
La sorgue dans Pantin,[74]
Dans mainte et mainte affaire
Faisant très bon choppin.[75]
Ma gente cambriote,[76]
rendoublée de camelotte,[77]
De la dalle au flaquet;[78]
Je vivais sans disgrâce,
Sans regoût ni morace,[79]
Sans taff et sans regret.[80]
J'ai fait par comblance[81]
Gironde larguecapé,[82]
Soiffant picton sans lance,[83]
Pivois non maquillé,[84]
Tirants, passe à la rousse,[85]
Attaches de gratousse,[86]
Combriot galuché.[87]
Cheminant en bon drille,
Un jour à la Courtille,
J'm'en étais enganté.[88]
En faisant nos gambades,
un grand messière franc[89]
Voulant faire parade,
Serre un bogue d'orient.[90]
Après la gambriade,[91]
Le filant sus l'estrade,[92]
D'esbrouf je l'estourbis,[93]
J'enflaque sa limace,[94]
Son bogue, ses frusques, ses passes,[95]
J'm'en fus au fouraillis.[96]
Par contretemps, ma largue,
Voulant se piquer d'honneur,
Craignant que je la nargue,
Moi qui n'suis pas taffeur,[97]
Pour gonfler ses valades,
Encasque dans un rade,[98]
Sert des sigues à foison;[99]
On la crible à la grive,[100]
Je m'la donne et m'esquive,[101]
Elle est pommée maron.[102]
Le quart d'œil lui jabotte[103]
Mange sur tes nonneurs,[104]
Lui tire une carotte,
Lui montant la couleur.[105]
L'on vient, on me ligotte,[106]
Adieu ma cambriote,
Mon beau pieu, mes dardants.[107]
Je monte à la cigogne,[108]
On me gerbe à la grotte[109]
Au tap et pour douze ans.[110]
Ma largue n'sera plus gironde,
Je serai vioc aussi;[111]
Faudra, pour plaire au monde,
Clinquant, frusque, maquis.[112]
Tout passe dans la tigne,[113]
Et quoiqu'on en jaspine,[114]
C'est in f.... flanchet.[115]
Douz, longes de tirade,[116]
Pour une rigolade,[117]
Pour un moment d'attrait.

Winter, lorsque je l'arrêtai, avait beaucoup des confrères dans Paris: les Tuileries étaient notamment l'endroit où l'on rencontrait le plus de ces brillants voleurs, qui se recommandaient à la publique vénération, en se parant effrontément des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux de l'observateur qui sait s'isoler des préventions de parti, le Château était alors moins une résidence royale qu'une forêt infestée de brigands. Là affluaient une foule de galériens, d'escrocs, de filous de toute espèce, qui se présentaient comme les anciens compagnons d'armes de Charette, des La Roche-Jaquelin, des Stoflet, des Cadoudal, etc. Les jours de revue et de grande réception, on voyait accourir au rendez-vous tous ces prétendus héros de la fidélité. En ma qualité d'agent supérieur de la police secrète de sûreté, je pensai qu'il était de mon devoir de surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientôt je fus assez heureux pour en réintégrer quelques-uns dans les bagnes.

Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'étais à l'affut sur la place du Carousel, nous aperçûmes, sortant du pavillon de Flore, un personnage dont le costume, non moins riche qu'élégant, attirait tous les regards: ce personnage était tout au moins un grand seigneur; n'eût-il pas été chamarré de cordons, on l'aurait reconnu à la délicatesse de ses broderies, à la fraîcheur de sa plume, au nœud étincelant de son épée.... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prétendit, en me faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une ressemblance frappante entre lui et le nommé Chambreuil, avec qui il s'était trouvé au bagne de Toulon. J'avais l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgré l'habit à la française, le jabot à points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes, je reconnus sans peine l'ex-forçat: c'était bien Chambreuil, un fameux faussaire, à qui ses évasions avaient fait un grand renom parmi les galériens. Sa première condamnation datait de nos belles campagnes d'Italie. A cette époque, il avait suivi nos phalanges pour être plus à portée d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. Il avait un véritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigué les preuves de son habileté, il avait fini par s'attirer une condamnation à trois ans de fers. Trois ans sont bientôt écoulés, Chambreuil ne put cependant se résoudre à subir sa prison, il s'évada, et accourut à Paris, où, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-même. On lui fit encore un crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et fut envoyé à Brest, où, en vertu d'une sentence, il devait faire un séjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau à rompre son banc; mais comme le faux était sa ressource ordinaire, il se fit reprendre une troisième fois, et fit partie d'une chaîne que l'on expédia pour Toulon. A peine arrivé, il tenta encore de brûler la politesse à ses gardiens; arrêté et ramené au bagne, il fut placé dans la trop fameuse salle nº 3, où il fit son temps, augmenté de trois années.

Pendant cette détention, il chercha à se distraire, partageant ses loisirs entre la dénonciation et l'escroquerie qui n'étaient pas moins de son goût l'une que l'autre: son moyen de prédilection était des lettres imaginaires, qui, à sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de réclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y être conduit, lorsque S. A. R. le duc d'Angoulême, passant dans cette ville, il fit tenir à ce prince un placet dans lequel il se représentait comme un ancien vendéen, un serviteur dévoué, à qui son royalisme avait attiré des persécutions. Chambreuil fut immédiatement élargi, et bientôt après, il recommença à user de sa liberté comme il avait fait toujours.

Quand nous le découvrîmes, à l'étalage qu'il faisait, il nous fut aisé de juger qu'il était dans une bonne veine de fortune; nous le suivîmes un instant afin de nous assurer que c'était bien lui, et dès qu'il n'y eut plus de doute, je l'abordai de front, et lui déclarai qu'il était mon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage une effrayante série de qualités et de titres dont il se disait revêtu. Il n'était rien moins que directeur de la police du Château, et chef des haras de France; et moi j'étais un misérable dont il ferait châtier l'insolence. Malgré la menace, je ne persistai pas moins à vouloir qu'il montât dans un fiacre; et comme il faisait difficulté d'obéir, nous prîmes sur nous de l'y contraindre par la violence.

En présence de M. Henry, M. le directeur de la police du Château ne se déconcerta pas; loin de là, il prit un ton de supériorité arrogante, qui fit trembler les chefs de la préfecture; tous redoutaient que je n'eusse commis une méprise. «On n'a pas d'idée d'une audace pareille, s'écriait Chambreuil, c'est une insulte pour laquelle j'exige une réparation. Je vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas osé se permettre.» Je vis le moment où on allait lui faire des excuses et me réprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forçat, mais on craignait d'avoir offensé en lui un homme puissant, comblé des faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'énergie qu'il n'était qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une perquisition à domicile. Je devais assister le commissaire de police dans cette opération, à laquelle il fallait que Chambreuil fût présent; chemin faisant, ce dernier me dit à l'oreille, «mon cher Vidocq, il y a dans mon secrétaire des pièces qu'il m'importe de faire disparaître, promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas à t'en repentir.

—»Je te le promets.