«Nous en recauserons», dit-il.

Puis il tira sa montre, et comme il était tout près de huit heures:

«Allons, Dominique, viens au collège, c'est ce que nous pouvons faire de plus sage.»

Il devait arriver que ni les conseils d'Augustin ni les avertissements d'Olivier ne prévaudraient contre un entraînement trop irrésistible pour être arrêté par des avis. Ils le comprirent et ils firent comme moi: ils attendirent ma délivrance ou ma perte de la dernière ressource qui reste aux hommes sans volonté ou à bout de combinaisons, l'inconnu.

Augustin m'écrivit encore une ou deux fois pour m'envoyer des nouvelles de Madeleine. Elle avait visité près de Paris la terre où l'intention de M. de Nièvres était de passer l'été. C'était un joli château dans les bois, «le plus romantique séjour, m'écrivait Augustin, pour une femme qui peut-être partage à sa manière vos regrets de campagnard et vos goûts de solitaire». Madeleine écrivait de son côté à Julie, et sans doute avec des épanchements de sœur qui ne parvenaient pas jusqu'à moi. Une seule fois, pendant ces plusieurs mois d'absence, je reçus un court billet d'elle où elle me parlait d'Augustin. Elle me remerciait de le lui avoir fait connaître, me disait le bien qu'elle pensait de lui: que c'était la volonté même, la droiture et le plus pur courage; et me donnait à entendre qu'en dehors des besoins du cœur je n'aurais jamais de plus ferme et de meilleur appui. Ce billet, signé de son nom de Madeleine, était accompagné des souvenirs affectueux de son mari.

Ils ne revinrent qu'aux vacances, et très peu de jours avant la distribution des prix, dernier acte de ma vie de dépendance qui m'émancipait.

J'aurais beaucoup mieux aimé, vous le comprendrez, que Madeleine n'assistât pas à cette cérémonie. Il y avait en moi de telles disparates, ma condition d'écolier formait avec mes dispositions morales des désaccords si ridicules, que j'évitais comme une humiliation nouvelle toute circonstance de nature à nous rappeler à tous deux ces désaccords. Depuis quelque temps surtout, mes susceptibilités sur ce point devenaient très vives. C'était, je vous l'ai dit, le côté le moins noble et le moins avouable de mes douleurs, et si j'y reviens à propos d'un incident qui fit de nouveau crier ma vanité, c'est pour vous expliquer par un détail de plus la singulière ironie de cette situation.

La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était enveloppée. Elle passa, riante, heureuse, le visage animé par la marche, et se retourna pour examiner curieusement notre bataillon de collégiens réunis sur deux lignes et maintenus en bon ordre comme de jeunes conscrits. Toutes ces curiosités de femmes, et celle-ci surtout, rayonnaient jusqu'à moi comme des brûlures. Le temps était admirable; c'était vers le milieu du mois d'août. Les oiseaux familiers s'étaient enfuis des arbres et chantaient sur les toitures où le soleil dardait. Des murmures de foule suspendaient enfin ce long silence de douze mois, des gaietés inouïes épanouissaient la physionomie du vieux collège, les tilleuls le parfumaient d'odeurs agrestes. Que n'aurais-je pas donné pour être déjà libre et pour être heureux!

Les préliminaires furent très longs, et je comptais les minutes qui me séparaient encore du moment de ma délivrance. Enfin le signal se fit entendre. A titre de lauréat de philosophie, mon nom fut appelé le premier. Je montai sur l'estrade; et quand j'eus ma couronne d'une main, mon gros livre de l'autre, debout au bord des marches, faisant face à l'assemblée qui applaudissait, je cherchai des yeux madame Ceyssac: le premier regard que je rencontrai avec celui de ma tante, le premier visage ami que je reconnus précisément au-dessous de moi, au premier rang, fut celui de madame de Nièvres. Éprouva-t-elle un peu de confusion elle-même en me voyant là dans l'attitude affreusement gauche que j'essaye de vous peindre? Eut-elle un contre-coup du saisissement qui m'envahit? Son amitié souffrit-elle en me trouvant risible, ou seulement en devinant que je pouvais souffrir? Quels furent au juste ses sentiments pendant cette rapide mais très cuisante épreuve qui sembla nous atteindre tous les deux à la fois et presque dans le même sens? Je l'ignore; mais elle devint très rouge, elle le devint encore davantage quand elle me vit descendre et m'approcher d'elle. Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya, je crois, de me dire:

«Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou: «C'est très bien.»