«Comment! me disais-je, elle ne saura pas même que je l'ai aimée! elle ignorera que pour elle, à cause d'elle, j'ai usé ma vie et tout sacrifié, tout, jusqu'au bonheur si innocent de lui montrer ce que j'ai fait dans l'intérêt de son repos! Elle croira que j'ai passé à côté d'elle sans la voir, que nos deux existences auront coulé bord à bord sans se confondre ni même se toucher, pas plus que deux ruisseaux indifférents! Et le jour où plus tard je lui dirai: «Madeleine, savez-vous que je vous ai beaucoup aimée?» elle me répondra: «Est-ce possible?» Et ce ne sera plus l'âge où elle aurait pu me croire!»

Puis je sentais qu'en effet nos deux destinées étaient parallèles, très rapprochées, mais irréconciliables, qu'il fallait vivre côte à côte et séparés, et que c'était fini de moi. Alors j'imaginais des hypothèses. Il y avait des: Qui sait? qui surgissaient aussitôt comme des tentations. A quoi je répondais: Non, cela ne sera jamais! Mais de ces suppositions insensées il me restait je ne sais quelle saveur horriblement douce dont le peu de volonté que j'avais était enivré; puis je pensais que c'était bien la peine d'avoir si courageusement lutté pour en arriver là.

Je découvrais en moi une telle absence d'énergie et je concevais un tel mépris de moi-même, que ce jour-là très sérieusement je désespérai de ma vie. Elle ne me semblait plus bonne à rien, pas même à être employée à des travaux vulgaires. Personne n'en voulait, et je n'y tenais plus. Des enfants vinrent jouer sous les arbres. Des couples heureux passèrent étroitement liés. J'évitai leur approche, et je m'éloignai, cherchant où je pourrais aller, moi, pour n'être plus seul. Je revins par des rues désertes. Il y avait là de grands ateliers d'industrie, clos et bruyants, des usines dont les cheminées fumaient, où l'on entendait bouillonner des chaudières, gronder des rouages. Je pensai à ces effervescences qui me consumaient depuis plusieurs mois, à ce foyer intérieur toujours allumé, toujours brûlant, mais pour une application qui n'était pas prévue. Je regardai les vitres noires, le reflet des fourneaux; j'écoutai le bruit des machines.

«Qu'est-ce qu'on fait là-dedans? me disais-je. Qui sait ce qui doit en sortir, si c'est du bois ou du métal, du grand ou du petit, du très utile ou du superflu?»—Et l'idée qu'il en était ainsi de mon esprit n'ajouta rien à un découragement déjà complet, mais le confirma.

J'avais couvert des rames de papier. Il y en avait une montagne accumulée sur ma table de travail. Je ne les considérais jamais avec beaucoup d'orgueil; j'évitais ordinairement d'y jeter les yeux de trop près, et je vivais au jour le jour des illusions de la veille. Dès le lendemain, j'en fis justice. J'en feuilletai au hasard des lambeaux: une fade odeur de médiocrité me souleva le cœur. Je pris le tout et le mis au feu. J'étais assez calme en exécutant ce sacrifice, qui, en toute autre circonstance, m'aurait coûté quelques regrets. En ce moment même la réponse de Madeleine arriva. Sa lettre était ce qu'elle devait être, cordiale, tendre, exquise, et pourtant je restai stupéfait de me sentir au cœur un espoir déçu. Le flamboiement de tant de paperasses brûlées éclairait encore ma chambre, et j'étais debout, tenant à la main la lettre de Madeleine, comme un homme qui se noie tient un fil brisé, quand par hasard Olivier entra.

Il vit cet amas de cendres fumantes et comprit; il jeta un rapide coup d'œil sur la lettre.

«On se porte bien à Nièvres?» me dit-il froidement.

Pour prévenir le moindre soupçon, je lui tendis la lettre; mais il affecta de ne point la lire, et comme s'il eût décidé que le moment était venu de me parler raison et de débrider largement une plaie qui languissait sans résultat:

«Ah çà! me dit-il, où en es-tu? Depuis six mois, tu veilles, tu te morfonds; tu mènes une vie de séminariste qui a fait des vœux, de bénédictin qui prend des bains de science pour calmer la chair; où cela t'a-t-il mené?

—A rien, lui dis-je.