Nous nous séparâmes à Paris en nous disant: Au revoir! comme on fait d'ordinaire quand il en coûterait trop de se dire adieu, mais sans prévoir le lieu ni l'époque où nous pourrions nous retrouver. J'avais de courtes affaires à régler dont je chargeai mon domestique. J'allai seulement prendre congé d'Olivier. Il se disposait à quitter la France. Il ne me questionna pas sur mon séjour à Nièvres: en m'apercevant, il avait deviné que tout était fini.

Je n'avais plus à lui parler de Julie, il n'avait plus à me parler de Madeleine. Les liens qui nous avaient unis depuis plus de dix années venaient de se rompre à la fois, au moins pour longtemps.

«Tâche d'être heureux», me dit-il, comme s'il n'y comptait pas plus pour moi que pour lui-même.

Trois jours après mon départ de Nièvres, j'étais à Ormesson. J'y passai la nuit seulement auprès de madame Ceyssac, que mon retour éclaira sur bien des choses, et qui me donna à entendre qu'elle avait souvent déploré mes erreurs dans sa tendre pitié de femme pieuse et de demi-mère. Le lendemain, sans prendre une heure de véritable repos, dans cette course lamentable qui me ramenait au gîte comme un animal blessé qui perd du sang et ne veut pas défaillir en route, le lendemain soir, à la nuit tombée, j'arrivais en vue de Villeneuve. Je mis pied à terre aux abords du village; la voiture continua de suivre la route pendant que je prenais un chemin de traverse qui me conduisait chez moi par le marais.

Il y avait quatre jours et quatre nuits qu'une douleur fixe me bridait le cœur et me tenait les yeux aussi secs que si je n'eusse jamais pleuré. Au premier pas que je fis sur le chemin des Trembles, il y eut en moi un tressaillement de souvenirs qui rendit la douleur plus cuisante et cependant un peu moins tendue.

Il faisait très froid. La terre était dure, la nuit presque complète, au point que la ligne des côtes et la mer ne formaient plus qu'un horizon compact et tout noir. Un reste de rougeur s'éteignait à la base du ciel et blêmissait de minute en minute. Un chariot passait au loin près de la falaise; on l'entendait cahoter et crier sur le pavé gelé. L'eau des marais était prise; par endroits seulement, de larges carrés d'eau douce, qui ne gelaient point, continuaient de se mouvoir doucement, et demeuraient blanchâtres. Six heures sonnèrent au clocher de Villeneuve. Le silence et l'obscurité devenaient si grands, qu'on aurait cru qu'il était minuit. Je marchais sur les levées, et je ne sais comment je me rappelai qu'à cet endroit-là même autrefois, dans de froides nuits pareilles, j'avais chassé des canards. J'entendais au-dessus de ma tête le susurrement rapide et singulier que font ces oiseaux en volant très vite. Un coup de fusil retentit. Je vis la lueur de la poudre, et l'explosion m'arrêta court. Un chasseur sortit de sa cachette, descendit vers la mare et se mit à y piétiner; un autre lui parla. Dans cet échange de paroles brèves dites assez bas, mais que la nuit rendait très distinctes, je saisis comme un son de voix qui me frappa.

«André!» criai-je.

Il y eut un silence, après quoi je répétai de nouveau: «André!

—Quoi?» dit une voix qui ne me laissa plus aucun doute.

André fit quelques pas à ma rencontre. Je le distinguais assez mal, quoiqu'il dépassât de toute la taille la levée obscure. Il avançait lentement, un peu à tâtons, sur ce chemin foulé par des pas d'animaux; il répétait: «Qui est là? qui m'appelle?» avec un émoi croissant, et comme s'il hésitait de moins en moins à reconnaître celui qui l'appelait et qu'il croyait si loin.