Peut-être ne sais-tu pas que, depuis notre entrée dans le Sahara, nous n'avons pas cessé de monter et que nous nous retrouvons à près de huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Le plateau que nous suivons s'élève en effet insensiblement et détermine ici, par exception, l'écoulement des eaux dans l'est et dans l'ouest, tandis que, partout ailleurs, le partage se fait du sud au nord et du nord au sud. Ce long mouvement du sol, qui prolonge ainsi le climat du Tell à travers le Sahara, presque indépendamment du degré, et qui fait qu'à latitude égale l'hiver, au moins, est plus doux sous le méridien de Constantine que sous celui d'Alger, se produit jusqu'à El-Aghouat et même au delà: El-Aghouat donne encore une hauteur de 600 mètres; Biskra, au contraire, n'est plus qu'à 73.—Plus avant dans l'est, le Sahara s'abaisse au-dessous du niveau de la mer, et, entre El-Aghouat et Biskra, s'étend le bassin descendant de l'Oued-Djeddi, qui vient du Djebel-Amour, arrose les Zibans et va se perdre enfin dans le grand Chott de Tunis.—Je désire que cet aperçu suffise à t'expliquer des contradictions de climat dont, à première vue, tu aurais sans doute quelque peine à te rendre compte, et peut-être comprendras-tu maintenant comment, nous trouvant tout à l'heure sous le degré d'El-Kantara, si nous n'y sommes déjà, nous faisons des feux de branches de pins et de chênes, coupées dans la gorge du Rocher de Sel, au bord de l'Oued D'jelfa.

Dès aujourd'hui pourtant, nous voilà débarrassés, non seulement de la végétation du nord, mais encore de toute végétation. Elle expire au sommet des collines pierreuses que nous avons derrière nous; et je voudrais que ce fût pour tout à fait; car c'est par la nudité que le Sahara reprend sa véritable physionomie. J'en suis venu à souhaiter qu'il n'y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce qui me plaît dans le lieu où nous sommes campés, c'est surtout son aspect stérile. Pour couvrir ces vastes terrains, tantôt frileux, tantôt brûlés, il n'y a qu'un peu d'herbe. Cette herbe, sorte de graminée renouvelée par l'hiver, est courte, rare, et devient grisâtre en se fanant. Elle forme à peine un duvet transparent mêlé de quelques brins cotonneux que l'air agite. On y voit jouer la lumière et vibrer la chaleur comme au-dessus d'un poêle. Aussi loin que la vue peut s'étendre, je n'y découvre pas une seule touffe plus fournie qui dépasse le sabot d'un cheval. La terre a la solidité d'un plancher et se gerce sans être friable. Nos chameaux s'y promènent d'un air découragé, la tête haute, le cou tendu vers un coin plus vert qui se montre assez loin au sud, entre deux mamelons arides. Cette perspective, à peu près riante, qui semble les consoler jusqu'à demain, nous annonce de nouvelles plaines d'alfa. Je distingue nettement, comme un triangle gris posé sur le vert, une des ces petites pyramides de pierre dont je t'ai parlé, et qui servent de point de repère dans le steppe, quand il n'y a ni horizon, ni traces de caravanes pour y diriger la marche.

Cette tache lointaine d'alfa s'aperçoit à peine dans l'ensemble de ce paysage que je ne sais comment peindre, mais dont il faudrait faire un tableau clair, somnolent, flétri. Chose admirable et accablante, la nature détaille et résume tout à la fois. Nous, nous ne pouvons tout au plus que résumer, heureux quand nous le savons faire! Les petits esprits préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d'intelligence avec la nature; ils l'ont tant observée, qu'à leur tour ils la font comprendre. Ils ont appris d'elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant de mystères. Elle leur a fait voir que le but est d'exprimer, et que, pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle leur a dit que l'idée est légère et demande à être peu vêtue. Ne t'étonne point de tout cela. Depuis ce matin je suis à genoux devant les maîtres, et je crois être tous les jours un peu moins indigne de parler d'eux. Leur souvenir m'accompagne dans ma route. Leurs leçons se sont fait entendre aujourd'hui plus clairement que jamais; et c'est à D'jelfa, sous ma tente, au milieu des Ouled-Nayl, et pendant que je regardais passer sur ces fonds d'une candeur historique de majestueux personnages drapés de noir et de blanc. Devais-je donc venir si loin du Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande?

Sept heures.

Tout le jour, quelques minces traînées de vapeur sont restées étendues au-dessus de l'horizon, pareilles à de longs écheveaux de soie blanche. Vers le soir, elles ont fini par se dissoudre et par former un petit nuage doré, unique au milieu de l'azur sans rides et qui s'en va lentement à la dérive, entraîné vers le soleil couchant. Il diminue à mesure qu'il s'en approche, et, comme la voile arrondie d'un navire qu'on voit de loin se rétrécir et s'abattre à l'entrée du port, il ne tardera pas à disparaître dans le rayonnement de l'astre. La chaleur s'apaise, la lumière s'adoucit; elle se retire insensiblement devant la nuit qui s'approche, sans avoir été précédée d'aucune ombre. Jusqu'à la dernière minute du jour, le Sahara demeure en pleine lumière. La nuit vient ici comme un évanouissement.

Il est sept heures. Notre bivouac est maintenant sorti de son immobilité. Il y règne un certain mouvement, toujours paisible, de gens qui allument des feux et préparent le café du soir, pendant que d'autres font leur prière, prosternés la figure au levant; on se rassemble sur des tapis pour prendre le repas; et nos chevaux, à qui l'on vient de donner l'orge, secouent joyeusement le poids du soleil qu'ils ont porté douze heures sans bouger.

La maison de Si-Cheriff seule continue de rester muette. De l'endroit où je suis, on la dirait inhabitée, si l'on ne voyait un peu de fumée bleuâtre s'élever à l'angle du toit. Cette maison, triste blockhaus, donnée pour citadelle à notre kalifat, est achevée seulement du mois de novembre dernier.

Une inscription, sculptée dans la pierre, au-dessus de la porte d'entrée, m'apprend qu'elle a été bâtie en cinquante jours, sous le gouvernement de M. le général Randon, par la colonne expéditionnaire du général Yusuf. D'autres inscriptions indiquent les divers corps qui ont pris part à cette construction, avec les noms des principaux officiers; quelques-unes pourraient déjà servir d'épitaphes. Le capitaine Bessières, tué glorieusement à l'assaut du 4 décembre, a son nom sur le pavillon qui forme l'angle droit du mur de défense.

Cette habitation est disposée de manière à servir, à la fois, de résidence au kalifat, de caravansérail et de forteresse. La cour d'entrée est vaste; un petit convoi s'y renfermerait au besoin, et elle présente une double ligne de hangars pavés, sous lesquels une centaine de chevaux pourraient s'abriter. Par delà s'étend le jardin, qui n'est encore que tracé.—Au centre de ce carré long, et séparé du jardin par un chemin de ronde, s'élève un corps de logis, composé de deux étages et percé, sur ses quatre faces, de fenêtres malheureusement françaises; il a sa cour intérieure, cour réservée, où l'on ne pénètre pas, et que je n'ai fait qu'entrevoir.

Le rez-de-chaussée est abandonné aux voyageurs. L'appartement privé du kalifat, celui de son cousin et de son jeune frère Bel-Kassem occupent les deux étages; c'est là, je ne sais dans quelle partie du bâtiment, que sont reléguées leurs femmes, avec les servantes.