La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y marcher de front. M. N... me précédait, me montrant du bout de sa cravache les portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides.

Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques et devant des cafés; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre. Là, se trouvait une assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs portes. La compagnie, rassemblée dans ce petit espace, où semblait s'être réfugiée toute l'animation de la ville, se composait de spahis, de cavaliers du Makhzen, et de quelques Arabes vêtus de blanc, dont on semblait fêter le retour.

Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali, Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son café tout botté, éperonné, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux deux valets, ils étaient en habits frais et installés sur leurs talons devant un jeu de dames.

M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. Elle est située sur une place fort irrégulière, à l'angle de laquelle coule un ruisseau, servant d'un côté de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de la place, s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât. Au centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jaunâtres. Autour, et dans les endroits où l'ombre commençait à se montrer, on voyait, allongée contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes endormis. Une vieille femme en haillons, chargée d'une outre, une petite fille à peine vêtue, tenant une écuelle et coiffée d'un entonnoir en tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre de leurs talons nus et laissant dans la poussière une trace humide.

Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et de toutes parts régnait le plus grand silence. La garnison faisait la sieste, enfermée par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de deux heures.

—Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une sorte de bâtisse carrée à façade multicolore; et probablement la vôtre, ajouta-t-il, en m'indiquant une haute façade de terre grise avec deux ouvertures tendues de toile.

A droite de cette maison, une pièce de canon était adossée au mur et braquée sur le centre de la place.

4 juin 1853.

Je suis installé depuis hier deux heures dans la Maison des hôtes; je dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais à peu près gardé celles du bivouac.

J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir de séjours assez étranges; depuis les nids à scorpions de Bouchagroun, jusqu'au Dar Dief de T'olga, où j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche et une antilope; cependant, j'en suis encore à m'étonner de l'indigence et du dénûment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient d'être réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et qu'il est question d'y établir le bureau arabe.