Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.

Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous. Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui nous est fait; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne française.

Vers le commencement du siècle dernier, peut-être avant, car je ne réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de Si-el-Hadj-Aïca, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque, leur avait dit:

«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer comme des lions forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous prendre tous ensemble et vous museler.»

En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit ses marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa tombe.

Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem mourut, un de ses fils prit sa place; nous eûmes un agent près de lui, par le fait, une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem, l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans chemise à D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait la ville. Mais précisément une colonne partie de Medeah était en train de construire à Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parlé. On ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod, celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque aussitôt le siège commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novembre, avait eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique emplacement.

Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège, une enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin la tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée par rien.

La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff forment successivement les trois autres.

Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint homme devint, sans qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un combat terrible, et comment, en annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la douleur d'y contribuer.

D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le mamelon, sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud; tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants, couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr. Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même; par moments se battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'on put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant sur tout le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute.