Il demeure dans la basse ville, à l'extrémité d'une rue silencieuse, dans le voisinage des jardins. C'est un intérieur misérable, et que j'ai cru des plus pauvres, avant de m'être assuré qu'il ressemblait à tous les autres; car, à ce point général d'incurie et de malpropreté, le degré de misère est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie de ce peuple plein de contrastes; peut-être est-il encore plus terrible que repoussant.
Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois ménages, se composent d'une cour carrée avec un logement sur chaque face. Ce logement, formé d'une ou de deux chambres au plus, est une galerie sombre ne tirant le jour que d'une porte toujours ouverte. La porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu'il devient tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n'y pénètre autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d'une sorte de bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu'en général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des animaux de toute sorte.
Quand on entre dans ces cours vides, souillées d'ordures comme des cours d'étables, d'abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui disparaît dans le trou noir d'une porte, le bout du vêtement traînant derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à charpente bizarre, tout rayé de fils tendus, où l'on voit courir des doigts bruns, et passer les dents aiguës d'un outil de fer semblable à un peigne; enfin, peu à peu, l'œil s'accoutumant aux ténèbres du lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la forme un peu fantastique d'ouvrières, assises et tissant, et de grands yeux stupéfiés fixés sur vous.
La fabrication des étoffes n'est ici, surtout depuis la prise, qu'une industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux objets de première nécessité; des haïks de laine, des burnouss à bas prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.
Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte sont occupées à la même pièce d'étoffe; l'étoffe est tendue dans la longueur de la chambre, le centre vis-à-vis la porte, les deux bouts dans l'obscurité; les femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi les écheveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus âgée, assise à l'écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une large étrille de fer. De maigres petites filles, plus pâles encore que leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite quenouille enjolivée de plumes d'autruches et laissent, du bout de leurs doigts jaunes, pendre jusqu'à terre le long fil qui se tord et se pelotonne autour du fuseau; d'autres le dévident. Il y a là de tout petits enfants couchés dans les coins, nus, avec un lambeau de laine sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté ceux-ci que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles.
Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l'on fait le repas contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l'on mange. On y voit l'outre vide, l'outre gonflée, l'autre à moitié vide contenant du lait qu'on laisse aigrir et que de temps en temps l'on vient battre; par terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossières, des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os rongés, des pelures de légumes, plus les débris accumulés des repas. Là-dessus, répands des millions de mouches; mais en si grand nombre que le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l'œil; fais-y descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet innombrable essaim; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien jaune à queue de renard, à museau pointu, à oreilles droites, qui aboie contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s'arrêtent; imagine enfin l'indescriptible résultat de ce soleil échauffant tant d'immondices, une chaleur atmosphérique à peu près constante en ce moment de 40 ou 42°, et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant N... et moi nous allons visiter nos amis.
La journée s'écoule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent, les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant. Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers.
Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris entre les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un moment sur le pavé, fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache un rauque aboiement. L'oiseau se laisse tomber, comme s'il était mort, prend un débris, donne un coup d'aile et remonte; il s'élève en formant de grands cercles; arrivé très haut, il se fixe. On le distingue encore, comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d'or sur du bleu.
Le soir venu, les fourneaux s'allument; les outres sont pleines, on prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que certains jours d'Europe.
—Hier, après le dîner, précisément à l'heure du sien, nous sommes entrés chez le chasseur d'autruches. Le soleil venait de se coucher; de petites fumées roussâtres, d'odeur fétide, commençaient à se répandre au-dessus des terrasses. C'était la seule odeur de repas qui s'exhalât de toutes ces maisons où l'on soupait. Les rues devenaient désertes; on n'y rencontrait plus que ce petit nombre d'individus de condition plus pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan.