—Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son affaire, c'est qu'il a du plomb dans le corps.
Il y avait là, dans la cour, un peu à l'écart, un homme à burnouss qui venait d'entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot. Ce ne fut qu'au moment de sortir que nous le reconnûmes.
—Ah! c'est toi, Tahar; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce qui garde les eaux?
Le vieillard se leva, répondit que c'était un tel, nous dit bonsoir, et se rassit.
Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant sur nous toutes les bénédictions du ciel.
—Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand nous fûmes seuls.
—C'est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s'en douterait guère, n'est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là, c'est un brave homme.
—Vous le connaissez?
—La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était le 4 décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de Bab-el-Chettet, où je vous ai dit qu'on avait fait un accroc à ma capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui, Tahar, son fils, et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je dis à mon sergent: Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre, puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé à mort, nous n'eûmes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin, je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain, il avait filé, et je me dis qu'il avait bien fait.
Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en loques et n'avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son fils. On lui fit grâce; et son frère étant déjà rentré, il alla demeurer chez lui.