La nuit, fin de juin 1853.
Cher ami, j'ai eu peur aujourd'hui, car, pendant une heure, je me suis cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du soleil? Faut-il m'en prendre au vent du désert qui souffle depuis trois fois vingt-quatre heures sans relâche et qui met du feu dans le sang? Est-ce fatigue de l'œil, fatigue de tête? De tout un peu, je crois.
J'étais sur une terrasse au-dessus de l'oasis, en vue du désert, au plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te l'imagines, avec des couleurs à l'état de mortier, tant elles étaient mêlées de sable.
J'ai commencé par voir tout bleu, puis j'ai vu trouble; au bout de cinq minutes, je ne voyais plus du tout.—Le désert était extraordinaire; à chaque instant une nouvelle trombe de poussière passait sur l'oasis et venait s'abattre sur la ville; toute la forêt de palmiers s'aplatissait alors comme un champ de blé.
J'attendis un quart d'heure, toujours assis, les yeux fermés pour essayer l'effet d'un peu de repos; et ne faisant plus qu'entendre le bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce temps passé, j'ouvris les yeux; j'étais décidément presque aveugle; à peine me resta-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me cramponnant, l'escalier en ruines et rentrer chez moi pour ainsi dire, à tâtons.
En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit à hennir. Mon domestique français, couché dans l'écurie, malade depuis trois jours et accablé par ce temps funeste, me cria: Est-ce vous, Monsieur?—Oui, c'est moi, lui dis-je, ne bougez pas.—Quant à Ahmet, il est absent par congé jusqu'à demain.
En cet état d'abandon, ma maison me parut lugubre. J'entendis, en entrant dans ma chambre, l'insupportable bourdonnement des mouches et le bruit de souris qui s'enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur asphyxiante; je pris mon couteau, et je fendis toutes mes vitres de toile; puis, je n'eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant que c'était tant pis pour moi. J'entendis vaguement les sonneries de six heures; ce fut à peine si je m'aperçus que le jour baissait, et je finis par m'endormir.
Je viens de m'éveiller, et après de longs efforts, j'ai allumé ma bougie. J'y vois. Il me reste encore un poids énorme au cerveau, comme si ma tête avait doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en rire et te l'avouer.
Il est onze heures. J'ai bouché, tant bien que mal, mon châssis crevé, pour arrêter le vent qui continue; j'écris sur mes genoux, à la lueur de ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je l'habite, je ne l'ai trouvée si bizarre; le mur est tapissé de mouches du haut en bas; mes pantalons de couleur claire, mes vestes de toile, mon chapeau de paille, pendus à des piquets, en sont couverts; on les dirait soutachés de broderies noires. Le mouvement de l'air et ma bougie allumée les inquiètent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans voler. Je m'amuse à compter les souris qui passent, allant et venant de ma caisse à papier à mes cantines, de mes cantines à mon oreiller plein de paille d'alfa.
J'entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants que de coutume, car il semble que toutes les bêtes nocturnes dont elle est peuplée soient mises en émoi par l'ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir à de petits animaux de la famille des sauriens, qu'on appelle ici des tarentes; d'autres soupirs encore plus plaintifs et d'une douceur particulièrement sinistre, me font craindre, pour cette nuit, des visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents ont envahi les maisons. J'ai tué l'autre jour, devant ma porte, un reptile jaune à rayures noires, d'une espèce très douteuse; on l'appelle ici guern-ghzel (cornes de gazelles) à cause de la ressemblance des taches avec des petites cornes recourbées; et Ahmet m'a prévenu qu'il en avait vu un de la même espèce et plus grand s'introduire dans la terrasse.