Au bout d'un instant le lieutenant me dit:
—Ce gueux-là m'agace, allons-nous-en, et qu'il nous laisse tranquilles.
Depuis je l'ai surpris en conversation très animée avec Ahmet. Ils se turent en m'apercevant. Le soir, je demandai à Ahmet:
—Est-ce que tu connais Karra, le marchand?
Ahmet alors m'expliqua qu'il avait son père à El-Biod, avec des tentes et beaucoup de troupeaux; que son père était riche et lui envoyait de l'argent; qu'il tenait peu à celui que je lui donnais, et que s'il était entré à mon service, c'est qu'il aimait à vivre avec les Français; qu'ayant reçu une certaine somme, il était en affaire avec Karra, et qu'il allait prendre un intérêt dans son commerce; mais qu'ils n'étaient pas d'accord sur les conditions; et que je les avais trouvés occupés d'en discuter.
Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les mit au niveau de sa bouche, comme s'il soufflait dessus; et par ce geste indescriptible qui veut dire à peu près: C'est beaucoup; ou: Que me dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser.
Au fond, je soupçonne Ahmet d'être contre moi et de trahir directement mes intérêts. Quant à ce qu'il m'a dit de sa fortune paternelle, je n'en crois pas le premier mot, et je lui ai dit:
—Si tu as des rentes, tu devrais bien t'acheter un burnouss et ne pas coucher toutes les nuits dans le mien.
Ce qu'il y a de plus clair dans tout cela, c'est que je suis signalé à la surveillance des maris, et qu'on épie tous les pas que je fais dans la ville.
1er juillet 1853.