—Ache-Koun?—Qui est là?
—C'est moi, lieutenant, répondit de même en arabe une voix que je reconnus.
Après quelques minutes de conférence, le lieutenant revint près de moi.
—C'est Tahar, me dit-il; le pauvre diable s'imagine avoir retrouvé son fils; parce qu'avec des débris humains méconnaissables, il a ramassé des loques et un ceinturon qu'il prétend avoir reconnu. Il a enterré le tout ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, à ce qu'il paraît, pour voir si les chiens n'ont pas dérangé le trou. Laissons-le faire et allons plus loin, car nous le gênerions.
—Tiens, reprit-il tout à coup, le borgne aura aidé à cacher son neveu; il est encore plus sournois que je ne croyais.
Le lendemain matin, je retrouvai le gardien des eaux à sa place accoutumée, son sablier sur les genoux, sa corde à nœuds passée dans les doigts.
Juillet 1853.
On s'étonne peut-être de ne plus me voir ni dans les rues, ni à la fontaine, car j'ai tout à fait changé mes habitudes. Aussitôt le jour venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare. J'y suis à l'ombre, à l'abri des mouches; et de midi à trois heures, j'y puis dormir sous les figuiers, étendu sur une terre poudreuse et molle, à défaut d'herbes.
Malheureusement, l'oasis ressemble à la ville; elle est resserrée, compacte, sans clairières, et subdivisée à l'infini. Chaque enclos est entouré de murs, et de murs trop élevés pour que la vue s'étende de l'un dans l'autre. Il en résulte qu'une fois enfermé dans un de ces jardins, on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon. Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se déployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit mille dattiers, sont traversés par un système bizarre de ruelles, formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste labyrinthe, et dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir en sortir autrement qu'en retrouvant l'entrée. Souvent, dans la partie arrosée par l'Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors suivre le lit de la rivière dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou se promener à dos d'homme, comme je l'ai fait sur le dos d'Ahmet un jour qu'il m'y avait égaré. Ces ruelles inondées servent à certains endroits de lavoir; ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des pierres, pareilles à d'énormes gerbes de fleurs qu'on aurait mis tremper dans l'eau. Chaque enclos s'ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricadée de djerid ou seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous laquelle on passe à genoux.
On n'y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni orangers; mais on est surpris d'y trouver beaucoup des essences d'Europe, pêchers, poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, et dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie des légumes de France, surtout des oignons.