—C'est aussi mon avis, fit le chevalier. D'ailleurs, je ne suis pas inquiet, il est de taille à se défendre. Le comte a sans doute quelques avantages, comme d'être mieux armé que lui, mais:

A vaillant homme, courte épée!

Suivant ces conseils, et aussi mon idée, de là en après, je pris quelques précautions, lorsque j'allais dans les parages où je risquais de rencontrer le comte de Nansac. J'emportais un bon billou, qui est autant à dire comme une bonne trique, ou bien un vieux fusil à pierre qui venait de l'aïeul de Bonal, mais dont lui ne s'était jamais servi, n'ayant de sa vie, ainsi qu'il disait, tué aucune créature vivante. Au reste, que je fusse loin ou près de la maison, j'avais toujours dans ma poche le couteau de mon père dont la lame mesurait dans les six pouces, et avec lequel j'avais fait reculer Mascret, encore que je ne fusse alors qu'un enfant. Ainsi précautionné, je fus six ou huit mois sans revoir le comte, si ce n'est une fois au loin. De temps à autre, j'apercevais bien Mascret ou l'autre garde qui avaient l'air de m'épier à distance, mais de ceux-là je ne me souciais guère, et puis j'avais autre chose en tête qui me distrayait d'eux.


Lorsqu'on est amoureux, toutes les idées se tournent du côté de la bonne amie, et les pas font comme les idées: aussi je ne perdais aucune occasion de voir Lina. Sa mère essayait toujours de m'amadouer, et pour ce faire elle s'attifait tant mieux qu'elle pouvait, et n'en était que plus laide, ce dont je riais en moi-même, pensant au dicton du chevalier:

A vieille mule, frein doré.

Quelquefois le dimanche, suivant toujours sa pensée, elle me faisait entrer chez eux en revenant de la messe, et même, des fois, me conviait à manger la soupe. Moi, je connaissais bien son manège, mais je ne refusais pas, pour être plus longtemps avec Lina. Après déjeuner, la vieille me promenait dans le bien, sous couleur de voir comment le revenu se comportait. En faisant notre tour, tandis que Lina vaquait au ménage, elle trouvait toujours moyen de me faire entendre que je lui convenais, et qu'elle voudrait bien que je fusse chez eux. Elle m'indiquait une terre restée en friche ou une vigne qu'on n'avait pas eu le temps de biner, faute d'un homme à la maison.

—C'est malheureux, disait-elle, que ça se trouve comme ça, que tu ne puisses pas sortir de La Granval. Tu vois, nous avons un grand bien, qui donnerait le double de revenu s'il y avait chez nous un jeune homme vaillant comme toi. Et puis enfin, en travaillant pour nous autres, tu travaillerais pour toi, puisque la Lina te trouve à son goût et que nous n'avons qu'elle de famille.

Et ce n'était pas seulement le bien qu'elle me montrait, mais les étables, le grenier garni de blé, le cellier où il y avait une trentaine de charges ou demi-barriques de vin, vieux en partie, car Géral avait toujours eu cette coutume d'en garder de chaque récolte pour le faire vieillir. Jusqu'aux lingères bondées de linge, jusqu'aux cabinets pleins d'affaires elle me montrait; et même, un jour, ouvrant une tirette de la grande armoire dont la clef ne la quittait jamais, elle me fit voir un petit sac de cuir, plein de louis qu'elle étala comme pour me décider:

—Tout ça serait à toi plus tard, mon ami!