—Tu peux le lui demander, à la Lina; elle-même te le dira.

—Te voilà toujours prévenu! lui dis-je en m'en allant, dégoûté de sa couardise et de sa fausseté.


Sur ces entrefaites, il nous arriva un grand malheur à La Granval. Un matin, comme il sortait de la maison pour aller ramasser des marrons, Bonal tomba raide d'une attaque. L'ayant porté sur son lit, je lui fis respirer du vinaigre, tandis que la Fantille lui soulevait la tête; mais il mourut au bout de quelques minutes sans avoir repris connaissance.

Le vieux Jean étant survenu à ce moment, après les premières complaintes je le priai de s'en retourner aux Maurezies et de dépêcher un de ses voisins à Fanlac, prévenir M. le M. chevalier de Galibert. Moi, je m'en fus faire la déclaration chez le maire et en même temps commander la caisse.

Quand je revins, Jean était déjà là, et tous trois avec la Fantille, nous restâmes à veiller le mort. Ordinairement on donne aux défunts leurs plus beaux habits; mais nous n'avions pas eu à le faire, Bonal n'ayant d'autres vêtements que ceux qu'il avait sur le corps. Quelquefois la Fantille lui disait:

—Vous feriez bien de vous faire faire d'autres habillements. Lorsque vous vous mouillez, vous n'avez pas seulement pour changer.

Et lui, répondait:

—Quand ceux-ci seront usés… Peut-être n'en aurai-je pas besoin! ajoutait-il, en souriant un peu.

Tel donc qu'il était vêtu tous les jours, il était étendu sur le lit. Sa figure était calme, et, n'était cette pâleur de cire, on eût dit qu'il dormait. Ses traits s'étaient comme affinés, les ailes de son nez un peu fort s'étaient amincies, sa bouche était close doucement, et la trace des chagrins qui assombrissaient parfois son visage avait disparu depuis qu'il était entré dans le repos éternel. La Fantille avait gardé quelques bouts de cierge pour les temps d'orage, et en avait allumé un, près du lit, sur une petite table recouverte d'une touaille, où il y avait aussi un brin de buis des Rameaux, trempant dans une assiette pleine d'eau bénite. Mais, si ce n'est Jean, personne n'était venu asperger le mort, car nous étions isolés au milieu de la forêt; et puis, il faut le dire, les gens avaient, je ne dis pas tout à fait peur de Bonal, mais ils sentaient quelque répulsion pour lui, comme curé défroqué, quoique ce fût bien contre son gré qu'il l'était, le pauvre homme.