—Pauvre petite, lui dis-je, je vous suis bien obligé de ça et je n'oublierai jamais votre bon cœur; mais vous pensez bien que je me ferais couper le cou plutôt que d'abandonner ceux qui m'ont suivi; et puis votre père en pâtirait fort, vous entendez bien?

On nous garda plus d'un mois et demi à Sarlat. Dans les commencements, le juge nous faisait venir pour nous interroger quasi tous les matins, moi principalement. Le mâtin savait son métier, et il me posait quelquefois des questions à double tranchant comme un couteau de tripière, d'où j'avais quelque peine à me démêler. Lorsque ça m'arrivait, je faisais le niais, celui qui ne comprend pas, pour me donner le temps de réfléchir. Les autres, eux, ne savaient rien, n'avaient rien vu, rien entendu, sinon les cloches sonnant au feu, qui les avaient fait accourir à l'Herm. Enfin, voyant qu'il ne tirait pas grand-chose de nous, le juge finit par nous laisser tranquilles et grabela son affaire tout seul.

Quoique nous ne fussions pas trop mal là, je m'y ennuyais fort, car, comme le disait le chevalier, «il n'y a pas de belle prison, ni de laides amours», et de plus il me tardait d'être jugé. Aussi fus-je content lorsqu'un matin le geôlier nous réveilla de bonne heure.

—Vous partez pour Périgueux, dit-il.

Quand nous fûmes prêts, il nous donna à chacun un morceau de pain; puis les gendarmes vinrent qui nous attachèrent deux à deux.

Au moment où nous partions, la fille du geôlier accourut, et me dit:

—Que Dieu vous garde! je vais faire brûler un cierge pour vous autres.

Et, en disant ça, elle me regardait, les yeux mouillés, et de telle façon que je connus que c'était pour moi qu'elle parlait ainsi sous le couvert de tous.

Ça me toucha au cœur:

—Grand merci! lui répondis-je, grand merci de votre bonté!