—Maître Fongrave, vous avez la parole, dit le président.

Et alors notre avocat se dressa en pieds, posa son bonnet devant lui, et commença ainsi d'une voix grave et profonde son plaidoyer, reproduit en entier le lendemain par le journal l'Echo de Vésone:

«Messieurs les jurés,

»Il me semble entrevoir à travers les siècles quelques traces de la justice inconsciente des choses. Ce n'est pas, certes, cette justice haute et sereine à laquelle aspire l'humanité, mais une sorte de talion vengeur qui fait que l'oppression engendre la haine, que la tyrannie suscite la révolte, que la violence appelle la violence, et l'injustice la violation des lois de la justice.

»L'affaire qui vous est soumise n'est qu'un épisode de cette longue suite de soulèvements de paysans, amenés par des vexations cruelles, une insolence sans bornes et par la plus brutale oppression.

»Tous les coupables ne sont pas là sur ce banc derrière moi, messieurs! Il y manque celui dont les agissements criminels ont amené les événements dont les accusés ont à répondre; il y manque ce prétendu gentilhomme, ce petit-fils orgueilleux d'un vilain qui ramassa des monceaux d'or impur dans le ruisseau de la rue Quincampoix…

—Maître Fongrave, interrompit le président, ces appréciations rétrospectives sont inutiles; vous n'avez pas à rechercher les origines de la fortune d'une honorable famille; tenez-vous-en aux faits de la cause: la propriété doit être respectée…

—Monsieur le président, je souscris pleinement à cette maxime… Je respecte donc la fortune acquise par un labeur honnête et persévérant, et je respecte aussi la propriété qui est le fruit visible du travail. Mais lorsqu'une fortune est édifiée sur la ruine publique, lorsque la propriété provient d'une vaste escroquerie, j'ai le droit comme homme et comme avocat de les flétrir et de les mépriser!

«Je disais, messieurs les jurés, que le plus coupable était cet anobli qui apparaît en ce siècle comme un monstrueux anachronisme.»

Et alors, reprenant les dépositions des témoins à décharge, M. Fongrave fit le tableau effrayant des misères, des vexations, des cruautés subies par les paysans voisins du comte. Il le peignit tel qu'il était, orgueilleux, dur et méchant, foulant sans pitié les pauvres gens, les écrasant sous une tyrannie capricieuse et arbitraire, faisant le mal uniquement pour le plaisir de le faire et le faisant impunément grâce à la coupable faiblesse des autorités: