—Amenez-moi cet enfant.
Lorsque je fus là, devant lui, et qu'il commença à me questionner d'un air dur, faisant la grosse voix, je compris bien, quoique tout jeune, que peut-être, sans le vouloir, je pourrais lâcher quelque chose de conséquence contre mon père, et, pour éviter ça, je me mis à geindre et à pleurer. Il eut beau m'interroger en français que je ne comprenais pas, en patois qu'il parlait comme ceux de Sarlat, me menacer de la prison, me montrer une pièce de quinze sous, rien n'y fit, je ne lui répondis qu'en pleurant. Voyant ça, il se leva mal content, disant:
—Cet enfant est imbécile!
Et, passant la porte de la maison, ils s'en furent tous.
Quelques jours après, nous sûmes que les gendarmes faisaient une battue dans la forêt, avec les gardes du château, le piqueur, et aussi des paysans réquisitionnés la veille. Mais justement un de ceux-là s'en fut trouver Jean, le charbonnier, et fit prévenir mon père, qui, en pleine nuit noire, alla se coucher dans le fenil de cet homme, sûr qu'on ne viendrait pas le trouver là.—Et, en effet, les gendarmes et tout ce monde se retirèrent à la nuit, sans avoir rien trouvé que force lièvres, un renard et deux loups qui se sauvèrent, bien étonnés de voir tant de gens à la fois.
Le surlendemain, sur la mi-nuit, ma mère ouït gratter doucement à la porte et se leva ouvrir. Moi, je dormais, et je ne m'éveillai qu'au matin parce que mon père, avant de repartir, m'embrassait bien fort. Ma mère, les yeux brillants, sortit, fit le tour des bâtiments et revint, disant:
—Il n'y a personne.
—Adieu donc, femme, dit mon père.
Et, prenant son fusil, il s'en alla.
Cette vie dans les bois dura quelques semaines. Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, mon père ne couchait guère jamais deux nuits de suite au même endroit, dans la même cabane. Les gens des maisons écartées, des villages autour de la forêt, le connaissaient et savaient bien qu'il n'était pas un coquin: puis Laborie était si détesté dans le pays, que tout le monde comprenait que, dans le mouvement de la colère, mon père eût fait ce coup, et nul ne l'en blâmait. Aussi, quoique bien des gens l'eussent trouvé en allant de grand matin couper un faix de bois dans les taillis, ou en se rendant au guet la nuit, par un beau clair de lune, personne n'en disait rien. Au contraire, s'il avait besoin de vendre un lièvre ou de faire porter quelque chose de Thenon ou de Rouffignac, de la poudre à giboyer, de la grenaille, ou une chopine dans sa gourde, on lui faisait ses commissions; même, des fois, il y en avait qui lui disaient: «Martissou, viens souper chez nous; tu dormiras après dans un lit et ça te reposera, depuis le temps que tu l'as désaccoutumé.» Et il y allait, connaissant qu'il avait affaire à de braves gens.