Ainsi faisions-nous au commencement que nous fûmes mariés; mais lorsque, neuf mois plus tard, ma femme eut un drole, elle le portait avec elle, et après qu'il avait tété son aise, le couchait dans la cabane où il dormait tout son saoul. Tant qu'il n'y en eut qu'un, ça alla bien; mais lorsque le second survint, va te faire lanlaire! il lui fallut rester aux Ages, et tenir le dernier-né, tandis que l'autre commençait à marcher, pendu à son cotillon, et mon pauvre Jacquou fut obligé de rester seul au milieu des bois, et de cuire sa soupe lui-même. Et à mesure que le temps passait, tous les deux ans, deux ans et demi, à peu près, il y avait un autre drole à la maison, de manière que, pour ma femme, il ne fut plus question de la quitter, jusqu'à ce que l'aîné, ayant sept ou huit ans, gardait les plus petits.

Je ne travaillais, d'ailleurs, pas toujours dans les environs, ni même dans la Forêt Barade, quoique ce fût là mon renvers ou quartier. J'étais quelquefois au loin, dans la forêt de Vergt, ou dans celle du Masnègre, entre Valojoux et Tamniers: même jusqu'à la Bessède, près de Belvès, et dans la forêt de Born, j'ai entrepris de faire du charbon, principalement pour les forges. Ainsi, par force, nous avions pris, ma femme et moi, l'habitude d'être quelquefois séparés; mais ça n'empêchait pas que nous nous aimions tout autant comme auparavant. Si j'osais, je dirais même que ces petites absences retrempent l'affection, qui languit lorsqu'on ne se quitte jamais.

Notre position n'était guère changée depuis notre entrée en ménage. Dès longtemps déjà, le neveu de Jean avait vendu sa maison des Maurezies et son morceau de bien, et s'en était allé du côté de Salignac, en sorte que j'étais seul de charbonnier dans le pays. J'avais pris un garçon, le travail le requérant, mais ça ne veut pas dire pour ça que nous fussions riches, car il fallait du pain, et beaucoup, pour tous ces droles qui avaient grand appétit, et puis des habillements. Encore que jusqu'à l'âge de vingt ans ils aient marché tête et pieds nus, sauf que l'hiver ils mettaient des sabots, il leur fallait bien aussi en tous temps des culottes et une chemise, et, lorsqu'il faisait froid, une veste. C'est vrai que, à mesure qu'ils grandissaient, la vêture passait à celui qui venait après, comme âge, de sorte que, en arrivant au dernier, ce n'étaient plus que des loques rapiécées de partout, mais propres tout de même. Ce qui donnait le plus de mal à ma femme, c'était la toile pour faire des chemises et des draps: l'hiver elle veillait tard et filait tant qu'elle pouvait, mettant des prunes sèches dans sa bouche pour avoir de la salive. L'entretien des droles et leur nourriture, tout ça donc coûtait, sans compter que nous avions été obligés d'acheter bien des choses: un cabinet pour serrer les affaires, une maie, et un autre lit pour tous ces droles, où ils couchaient les uns en long, les autres en travers, en haut et aux pieds.

Le vieux brave curé de Fossemagne, lorsqu'on les lui présentait à baptiser les uns après les autres, à mesure qu'ils venaient au monde, disait en riant:

—Ah! ah! j'ai été jovent! j'ai eu bonne main!

Et pour le prix, c'était toujours le même: rien.

Mais aussi, à l'occasion, ma femme lui portait ou envoyait un lièvre, ou une couple de palombes à la saison du passage, ou un beau panier de champignons, oronges, bolets ou cèpes, ou quelque petit cadeau comme ça, pour lui marquer notre reconnaissance.

Quoique n'étant pas riches, nous étions tous gais et contents plus que si nous avions eu cent mille francs. Je ne pensais plus qu'à ma femme, à mes enfants et à mon ouvrage. Et en songeant au travail, c'était encore penser aux miens, puisque je travaillais pour les nourrir. Je n'avais pas oublié le passé pourtant, mais il n'était plus toujours devant mon esprit occupé des choses du présent.

Pourtant si quelque circonstance venait me le remembrer, il se réveillait vivace, et cela me reportait en arrière, aux temps malheureux de mon enfance et de ma jeunesse. En me souvenant de telle canaillerie du comte, je sentais encore la haine gronder en moi, comme un chien qu'on ne peut apaiser. Lorsque aussi je passais à des endroits où je m'étais rencontré avec la Galiote, je me rappelais la fièvre d'amour qui me brûlait alors, et j'avais quelque peine, rassis maintenant, dans la plénitude de mon affection pour ma femme, à comprendre ma folie d'autrefois. Elle avait quitté le pays vers le temps de la naissance de mon aîné, car son frère et ses sœurs, besogneux d'argent, avaient voulu vendre le domaine où elle demeurait. Où était-elle allée? avait-elle fini par mal tourner comme ses sœurs? Je ne l'ai jamais su; cela se peut, mais j'aime mieux croire que non, car elle valait mieux qu'elles.

Quant au comte, on dit dans le pays, à l'époque, qu'après avoir vécu quelque temps de charités, pour ainsi dire, piquant l'assiette dans les châteaux, ou chez dom Enjalbert, et traînant partout une misère honteuse, il s'était réfugié à Paris chez sa fille aînée, qui était une bonne tireuse de vinaigre, et finalement était mort à l'hôpital.