Cette canaillerie ne porta pas bonheur à Jansou. Une fois qu'il eut ses deux louis, lui qui n'en avait jamais vu, il se crut riche. Mais ils ne durèrent pas longtemps, car le nouveau régisseur du château mit des métayers dans les domaines tenus en réserve, de manière qu'il n'y eut plus d'ouvrage pour lui. Dans le pays, personne ne se souciait de le faire travailler, à cause de sa méchante action, et ainsi, bientôt ayant mangé les deux louis, lui et les siens prirent le bissac et disparurent. Encore aujourd'hui de ces côtés, lorsqu'on veut parler d'un homme à qui il ne faut pas se fier, on dit: «traître comme Jansou.»

Pour moi, c'est une canaille, sans doute; mais je trouve ceux qui, par argent et menaces, lui ont fait faire cette coquinerie, cent fois plus misérables que lui.

II

Ce qui doit arriver arrive. En apprenant l'arrestation de son homme, ma mère eut un profond soupir, comme si elle se mourait:

—O mon pauvre Martissou!

Moi, je me mis à pleurer, et, tout le jour, nous restâmes tous deux bien tristes et dolents. Elle était assise sur un petit banc, les mains jointes sur ses genoux, regardant fixement devant elle sans rien dire. Par moments, une pensée plus grièvement pénible lui faisait échapper une plainte:

—Mon pauvre homme, que vas-tu devenir? Le soir, comme elle n'avait pas songé à faire de soupe, la pauvre femme me coupa un morceau de pain que je mangeai lentement, après quoi nous fûmes nous coucher.

Nous n'étions pas au bout de nos peines. Le lendemain, le maître valet du château vint dire à ma mère qu'à cette heure elle ne pouvait plus faire marcher la métairie toute seule, et que par ainsi il fallait nous en aller tout de suite, pour laisser la maison à celui qui nous remplaçait, à cause du travail en retard depuis deux mois tantôt.

Quoi faire? où aller? nous ne savions. En cherchant bien dans sa tête, ma mère vint à penser à un homme de Saint-Geyrac qui avait dans la forêt une tuilière, ou tuilerie, abandonnée depuis longtemps, où peut-être nous pourrions nous mettre, s'il le voulait. Le lendemain matin, de bonne heure, ma mère fit tomber du foin du fenil, en donna aux bœufs, et en laissa un tas pour le leur mettre dans la crèche à midi. Puis, ayant jeté un peu de regain aux brebis, elle rentra à la maison, me coupa un morceau de pain pour ma journée et, m'ayant embrassé, s'en alla vers l'homme de la tuilière en me recommandant bien de ne pas m'écarter.

Il n'y avait pas de danger à ça: où aurais-je été?