Il y en a d'aucuns peut-être qui seraient curieux de savoir pourquoi je dis toujours: «l'homme de la Mïon.» Voici: c'est que je ne l'ai jamais ouï nommer autrement chez nous. Je crois bien que sa femme l'appelait Pierre, mais, comme c'était elle qui portait culottes, tout le monde disait «l'homme de la Mïon».
Sur les deux heures, après avoir traversé un taillis, la charrette déboucha dans une grande clairière entourée de bois. Au milieu, était la tuilière ou ce qui en restait. De loin, c'étaient des toitures à moitié écrasées, noircies par le temps, mais, de près, c'était un amas de ruines. Les hangars effondrés montraient encore quelques piliers de bois à demi pourris, supportant une partie de charpente où se voyaient quelques restes de la couverture de tuiles, à côté d'autres parties où les lattes brisées l'avaient laissé s'affaisser. Le four où l'on cuisait la brique et la tuile s'était écroulé, et, sur ses ruines, des érables poussaient des jets robustes. La maison n'était pas tout à fait en aussi mauvais état, mais de guère ne s'en fallait. Elle était bâtie en bois, en briques et en torchis; le tout maçonné avec de la terre grasse. Par l'effet du temps et des hivers, les murs s'étaient effrités, écaillés, déjetés comme ces pauvres vieux qu'on rencontre devers chez nous, courbés, tordus par la misère, le travail et les ans.
Des graines apportées par le vent avaient germé çà et là, dans les trous et les fentes des murs; pourpiers sauvages, artichauts de murailles, scolopendres et perce-murs. La tuilée couverte de mousse sur laquelle pointait une herbe fine comme des aiguilles, avec quelques touffes de joubarbe çà et là, tenait encore, excepté à un bout où elle s'était écrasée. A travers ce trou grand comme un drap de lit, on voyait, soutenus par une panne, des chevrons sur lesquels étaient encore cloués des morceaux de lattes. Autour de la maison et de la tuilière, tout était plein de débris de tuiles, de briques et de décombres entassés sur lesquels poussaient, gourmandes, ces plantes rustiques qui foisonnent dans les lieux abandonnés et sur le bord des vieux chemins où l'on ne passe plus. Là se serraient, drues et vivaces, des menthes à l'âcre odeur, des carottes sauvages, des choux-d'âne, des morelles, des mauves, des chardons à tête ronde que nous appelons des peignes, et vingt espèces encore. Plus au loin dans la clairière, les fouilles pour l'extraction des terres avaient laissé des trous où l'eau verdâtre croupissait, et des amoncellements pareils à de grandes tombes sur lesquels çà et là de maigres ajoncs avaient poussé, rares dans la mauvaise terre. Tout cet ensemble avait un aspect de ruine et de désolation qui serrait le cœur. On eût dit un vieux champ de bataille abandonné après l'enfouissement précipité des morts.
En embrassant d'un regard toutes ces tristes choses, ma mère eut un petit frisson, un triboulement comme nous disons, et ses yeux se reportèrent sur moi. Mais, comme c'était une femme de grand cœur, elle entra fermement dans la maison où je la suivis, tandis que l'homme de la Mïon défaisait la corde du chargement.
Quelle maison! Celle de Combenègre était bien nue, bien noire, bien triste, mais c'était une maison bourgeoise en comparaison de celle-ci. Lorsque la porte fut poussée, qui ne tenait plus que par un gond, elle se montra dans tout son délabrement. Aux murs, par endroits, une crevasse laissait voir le jour extérieur, ou donnait passage à une plante qui perçait de dehors. Le foyer était grossièrement construit à la façon de ceux des cabanes qu'on fait dans les terres. Point de grenier; en haut dans un coin, sur les solives, des planches brutes, mises là pour sécher et oubliées, faisaient une espèce de plancher mal joint, juste à peu près pour abriter un lit. Partout ailleurs on voyait la tuilée, et, dans le coin découvert, le ciel. Par ce trou, les pluies d'hiver avaient fait un petit bourbier dans la terre battue.
Ayant contemplé ça sans rien dire, ma mère ressortit pour aider l'homme à décharger le mobilier. Pour le faire plus aisément, lui se coula entre les bœufs et souleva le timon, tandis qu'elle ôtait la cheville de fer qui passait dans les rondelles, et appelait les bœufs. L'homme alors posa doucement le timon à terre et sur ce timon ainsi incliné, aidé de ma mère, il fit glisser tout bellement le châlit, le cabinet et le reste. Moi, pendant ce temps, je portai la brassée de foin devant les bœufs. Lorsque tout fut placé dans la maison, ma mère tira d'un panier le chanteau plié dans une touaille, puis le posa sur la table avec la salière et un oignon qu'elle prit dans la tirette. Après ça, elle voulut remplir de piquette le pichet, mais le peu qui restait dans la barrique, à force d'avoir été secoué, était comme de la boue: elle sortit donc pour aller chercher de l'eau. Dans ce temps l'homme de la Mïon fit une frotte, et, assis sur le banc, mangeait lentement, coupant le pain à taillons et croquant l'oignon trempé dans le sel, à petites tranches.
Ayant achevé, il ferma son couteau, but la moitié d'un gobelet d'eau et se leva. Ma mère lui aida à atteler les bœufs; il prit son aiguillon, répondit aux remerciements que ça n'était rien, nous donna le bonsoir, et, reprenant son chemin, traversa lentement la clairière et disparut dans les bois.
Lorsque nous fûmes seuls, ma mère me prit et m'embrassa longuement, me serrant par reprises contre sa poitrine. Ce moment de peine un peu passé, elle se mit à faire le lit et finit d'arranger du mieux possible notre pauvre mobilier. Cela fait, nous allâmes chercher du bois. Aux alentours il n'en manquait pas, et nous en eûmes bientôt assemblé un bon tas. Sous les hangars, il y avait des débris de charpente qui nous servirent bien aussi. Mais ça n'était pas une affaire commode que de faire du feu. En ce temps-là, les allumettes chimiques étaient inconnues, du moins dans nos pays, et nous conservions le feu sous la cendre, ordinairement. Quelquefois, lorsqu'il se trouvait éteint, il fallait en aller quérir dans un vieux sabot, chez les voisins qui en donnaient de bonne grâce, à charge de revanche. Il n'y avait que les aubergistes, dans les bourgades, qui le refusaient les jours de fête ou de foire, parce que ça portait malheur. Quelquefois il fallait courir assez loin, comme nous autres qui allions chez la Mïon de Puymaigre; mais ici nous ne connaissions ni le pays, ni les voisins. Heureusement, il y avait dans le tiroir du cabinet des pierres à fusil que mon père ramassait lorsqu'il en trouvait et taillait pour s'en servir au besoin. Ma mère en prit une, et à force de battre contre avec la lame de son couteau fermé, elle finit par mettre le feu à un morceau de vieille chiffe bien éparpillée. Cette pincée mise dans une poignée de mousse sèche, ramassée sur le bois mort, lui communiqua le feu, et bientôt, avec des feuilles mortes, des herbes et des brindilles, en soufflant ferme, la flamme brilla dans l'âtre.
Le feu ainsi allumé, il fallut aller à l'eau. En cherchant bien dans les environs, nous trouvâmes l'ancienne fontaine dont se servaient les tuiliers. Pour dire vrai, c'était une mauvaise fontaine suintant un peu l'hiver, et, l'été, gardant seulement l'eau des pluies. Elle ne différait guère du trou où ma mère avait pris l'eau pour faire boire l'homme à la Mïon, étant pour lors demi-comblée et pleine de joncs qui sortaient de l'eau blanchâtre. Impossible d'y puiser de l'eau avec la seille: il nous fallut la remplir avec le pichet. Revenus à la cahute, ma mère garnit l'oule de pommes de terre, et la mit sur le feu pour notre souper.
Le soir, après avoir mangé deux ou trois pommes de terre à l'étouffée avec un peu de sel, lorsqu'il fut question de nous coucher, ma mère vit qu'il n'y avait jamais eu de serrure ou de verrou à la porte. On la fermait de dedans à l'ancienne manière avec une barre qui, entrant dans deux trous de chaque côté du mur, maintenait le battant. Voyant ça, ma mère tailla avec la serpe un bout de bois de longueur, l'ajusta bien, et ainsi ferma solidement, après quoi nous allâmes au lit.