Nous n'étions pas trop bien habillés pour nous montrer en ville. Ma mère avait un mauvais cotillon de droguet, une brassière d'étoffe brune toute rapiécée, un mouchoir de coton à carreaux jaunes et rouges sur la tête, des chausses de laine brune et des sabots. Moi, j'avais aussi des sabots aux pieds, puis un bonnet et des bas tricotés, un pantalon trop court, pareil au cotillon de ma mère, bien usé, et une veste faite d'un vieux sans-culotte de mon père.

Il y en a sans doute qui demanderont ce que c'est qu'un sans-culotte.

Eh bien! ça n'est pas autre chose que la carmagnole du temps de la Révolution, sorte de veste assez courte et à petit collet, droit comme ceux des vestes des soldats. Dans nos pays, ce vêtement des bons patriotes a pris, je ne sais pourquoi, le nom de ceux qui le portaient.

Reprenons.

Notre chemin était de traverser la forêt en allant vers le Lac-Gendre, et nous prîmes cette direction, après nous être déchaussés pour cheminer plus à l'aise sur les sentiers des bois. Du Lac-Gendre, nous fûmes passer à la Triderie, puis à Bonneval, et enfin à Fossemagne, où nous trouvâmes la grande route de Lyon à Bordeaux, achevée depuis peu.

A la sortie de Fossemagne, ma mère me fit asseoir sur le rebord du fossé pour me reposer un peu. Une demi-heure après, nous voilà repartis, marchant doucement en suivant l'accotement de la route, moins dur pour les pieds que le milieu de la chaussée. La pauvre femme, bourrelée par l'idée de ce qui attendait mon père, ne parlait guère, me disant seulement quelques paroles d'encouragement, et me prenant des fois par la main pour m'aider un peu. Nous ne rencontrions presque personne sur la route; quelquefois un homme cheminant à pied, portant sur l'épaule, avec son bâton, un petit paquet plié dans un mouchoir; ou bien un voyageur sur un fort roussin, le manteau bouclé sur les fontes de sa selle, qui laissaient voir les crosses de ses pistolets; et derrière, attaché au troussequin, un portemanteau de cuir, fermé par une chaînette avec un cadenas. De voitures, on n'en voyait pas comme aujourd'hui sur les routes: les gens richissimes seuls en avaient. A une petite demi-lieue de Saint-Crépin, nous entrâmes dans un boqueteau de chênes pour faire halte. Ma mère me donna un morceau de pain que je mangeai avec appétit, tout sec et noir qu'il était; après quoi, m'étendant sur l'herbe, je m'endormis profondément.

Lorsque je me réveillai, le soleil avait tourné du côté du couchant, et je vis ma mère assise contre moi. Me voyant réveillé, elle se leva, me tendit la main, et après m'être un peu étiré, je me levai aussi pour repartir.

En passant à Saint-Crépin, je bus à une fontaine qui coulait dans un bac de pierre, près du relais de poste, et, m'étant ainsi bien rafraîchi, je continuai à marcher vaillamment, m'efforçant un peu pour faire voir à ma mère que je n'étais pas trop fatigué. Et c'est la vérité que je ne l'étais pas trop; seulement, les pieds me cuisaient un peu, car ce n'était plus la même chose de marcher nu-pieds sur une route chauffée par le soleil ou sur la terre fraîche des sentiers sous bois.

Il était soleil entrant lorsque nous fûmes à Saint-Pierre, car j'avais dormi longtemps dans le bois. Ayant remis nos chausses et nos sabots, après avoir suivi le bourg qui n'était pas bien grand alors, ni encore, ma mère avisa une maison vieille et pauvre d'apparence, où, dans un trou du mur, on avait planté pour enseigne une branche de pin, et, la porte étant ouverte, elle entra.

Une bonne vieille avec une coiffe à barbes, un fichu à carreaux croisé sur sa poitrine, et un devantal ou tablier de cotonnade rouge, assise sur une chaise, filait sa quenouille de laine près de la table. A la salutation de ma mère elle répondit par une franche parole: