—Oui, notre monsieur, pour vous servir, si j'en étais capable, dit ma mère en se levant.

—Vous ne pouvez pas voir votre homme en ce moment, pauvre femme; mais c'est demain qu'il passe aux assises, vous le verrez. Je suis son avocat,—continua-t-il,—venez un peu chez moi, j'ai besoin de vous parler.

Et il nous mena dans sa chambre, qui était au deuxième étage dans une maison de la rue de la Sagesse, au no 11, là où il y a encore une jolie porte ancienne avec des pilastres et des ornements sculptés. Ayant monté l'escalier en colimaçon logé dans une tour à huit pans, le monsieur nous fit entrer chez lui, et, nous ayant fait asseoir, commença à questionner ma mère sur beaucoup de choses, et, à mesure qu'elle répondait, il écrivait. Il lui demanda notamment si ces propositions que lui faisait Laborie avaient été entendues de quelqu'un, et elle lui répondit que non, que nul, sinon mon père, bien par hasard, ne les avait ouïes, parce que cet homme était rusé et hypocrite; mais qu'il était au su de tout le monde qu'il attaquait les femmes jeunes qui étaient sous sa main, comme les métayères, ou celles qui allaient en journée au château. Ça se savait, parce qu'en babillant au four, ou au ruisseau en lavant la lessive, les femmes se le racontaient, du moins celles qui ne l'avaient pas écouté, comme la Mïon de Puymaigre.

—Bon, dit l'avocat, je l'ai fait citer comme témoin, avec d'autres.

Lorsqu'il eut fini ses questions, il expliqua à ma mère ce qu'il fallait dire devant la Cour et comment; qu'elle devait narrer tout au long les poursuites malhonnêtes de Laborie, et raconter une par une toutes les misères qu'il leur avait faites et fait faire, à cause de ses refus de l'écouter. Il lui recommanda bien de dire, ce qui était la vérité, que mon père était fou de rage et qu'il n'avait tiré sur Laborie qu'en le voyant rendre au garde le fusil avec lequel il l'avait blessée au front, et puis tué sa chienne.

Lorsque nous fûmes pour nous en aller, l'avocat demanda à ma mère où nous étions logés, et, après qu'elle lui eut répondu ne savoir encore où nous gîterions, venant seulement d'arriver, il prit son chapeau et nous emmena dans une petite auberge, dans la rue de la Miséricorde. Après nous avoir recommandés à la bourgeoise, il dit à ma mère de ne pas manquer d'être à dix heures au tribunal, le lendemain; et, comme elle lui demandait s'il avait bon espoir, il fit un geste et dit:

—Tout ce qui est entre les mains des hommes est incertain; mais le mieux est d'espérer jusqu'à la fin.

III

Le lendemain, à l'heure dite, nous étions devant le bâtiment de l'ancien Présidial, qu'on appelait encore de ce nom et qui était sur la place du Coderc, juste en face des prisons, à l'endroit où est aujourd'hui le numéro 8. De la porte d'entrée, on passait sous une voûte qui aboutissait à une petite cour noire et entourée de grands murs. Tandis que nous attendions dans cette cour, parlant avec des gens de chez nous cités comme témoins, voici que des pas lourds, éperonnés, sonnent sous la voûte, et mon père arrive, les mains enchaînées, escorté de trois gendarmes. Ma mère poussa un cri terrible, et ils eurent beau faire, les gendarmes, elle se jeta sur son homme, le prit à plein corps et l'embrassa fort en criant et en se lamentant, pendant que moi, je le tenais par une jambe en pleurant.

—Allons, allons, disaient les gendarmes, c'est assez, c'est assez, vous le verrez après.