—Espère-moi, Françou!
Et, un instant après, dévalant lentement par un chemin d'écoursière ou de raccourci, elle nous rejoignit.
—Et tu emmènes le Jacquou!… fit-elle en me voyant.
—M'en parle pas! il veut y aller que le ventre lui en fait mal. Et, avec ça, notre Martissou est sorti: je ne pouvais pas le laisser tout seul.
Un peu plus loin, nous quittions le chemin qui tombait dans l'ancienne route de Limoges à Bergerac, venant de la forêt, et nous suivîmes cette route un quart d'heure de temps, jusqu'à la grande allée du château de l'Herm.
Cette allée, large de soixante pieds, dont il ne reste plus de traces aujourd'hui, avait deux rangées de vieux ormeaux de chaque côté. Elle était pavée de grosses pierres, tandis qu'une herbe courte poussait dans les contre-allées où il faisait bon passer, l'été. Elle montait en droite ligne au château campé sur la cime du puy, dont les toits pointus, les pignons et les hautes cheminées se dressaient tout noirs dans le ciel gris.
Comme nous grimpions avec d'autres gens rencontrés en chemin, il commença de neiger fort, de manière que nous étions déjà tout blancs en arrivant en haut; et cette neige, qui tombait en flottant, faisait dire aux bonnes femmes: «Voici que le vieux Noël plume ses oies.» La porte extérieure, renforcée de gros clous à tête pointue pour la garder jadis des coups de hache, était ce soir-là grande ouverte, et donnait accès dans l'enceinte circulaire bordée d'un large fossé, au milieu de laquelle était le château. Cette porte était percée dans un bâtiment crénelé, défendu par des meurtrières, maintenant rasé, et, sous la voûte qui conduisait à la cour intérieure, un fanal se balançait, éclairant l'entrée et le pont jeté sur la douve.
Au fond de l'enceinte de murs solides et à droite du château, on voyait briller les vitraux enflammés d'une chapelle qui n'existe plus; ma mère tua son falot et nous entrâmes.
Que de lumières! Dans le chœur de la chapelle, le vieil autel de pierre en forme de tombeau en était garni, et voici qu'on achevait d'éclairer la crèche de verdure faite dans une large embrasure de fenêtre. Après s'être signés avec de l'eau bénite, les gens allaient s'agenouiller devant la crèche et prier l'enfant Jésus qu'on voyait couché dans une mangeoire sur de la paille ruisselante comme de l'or, entre un bœuf pensif et un âne tout poilu qui levait la tête pour attraper du foin à un petit râtelier. Que c'était beau! On aurait dit une croze ou grotte, toute garnie de mousse, de buis et de branches de sapin sentant bon. Dans la lumière amortie par la verdure sombre, la sainte Vierge, en robe bleue, était assise à côté de son nouveau-né, et, près d'elle, saint Joseph debout, en manteau vert, semblait regarder tout ça d'un œil attendri. Un peu à distance, accompagnés de leurs chiens, les bergers agenouillés, un bâton recourbé en crosse à la main, adoraient l'enfançon, tandis que, tout au fond, les trois rois mages, guidés par l'étoile qui brillait suspendue à la voûte de branches, arrivaient avec leurs longues barbes, portant des présents…
Je regardais goulûment toutes ces jolies choses, avec les autres qui étaient là, écarquillant nos yeux à force. Mais il nous fallut bientôt sortir du chœur réservé aux messieurs, car la messe était sonnée.