Et, prenant la bouteille, je me mis à boire lentement.

—Il va la finir! disait en riant la Bertrille. Mais ça n'était pas pour le vin que je faisais durer le plaisir; et, tout en buvant, je coulai à Lina un regard qui la fit rougir un peu.

Tandis que nous étions là, on entendait les curés chanter vêpres à pleine voix, comme des gens qui ont pris des forces et qui savent qu'ils se reposeront à table le soir; mais je n'étais pas bien curieux d'y aller, ni les droles non plus, étant bien où nous étions.

La bouteille ayant été vidée à la troisième tournée, je voulus aller en faire tirer une autre, tant je prenais goût à cette manière de boire après Lina; alors toutes deux me dirent que j'étais un ivrogne, et que, pour ce qui les touchait, elles ne boiraient plus. Voyant ça, je rapportai la bouteille à l'homme de la barrique, et nous fûmes nous promener à Auriac, tandis qu'on commençait à prêcher.

Les auberges étaient pleines de gens qui buvaient. Ceux-là, c'étaient des gens de la paroisse, qui n'avaient pas grande dévotion pour le saint, et le laissaient pour les étrangers forains, mais qui l'aimaient tout de même, parce qu'il faisait aller le commerce de l'endroit, et qui le fêtaient le verre au poing.

A ce moment, les pétarous, ainsi qu'on appelle ces marchands de fruits des environs de Brives et d'Objat, commençaient à repartir, ayant vidé les bastes de leurs mulets, et rempli de gros sous leurs bourses de cuir. Ceux à qui il restait quelques melons les donnaient pour presque rien à leur auberge, ou aux adroits qui avaient attendu sur le tard pour acheter. Nous nous promenâmes assez longtemps dans le bourg et sur la place où l'on dansait à l'ombre des gros ormeaux. Je dansai une contredanse et une bourrée avec Lina, autant avec la Bertrille, et nous revoilà sur le chemin tous les trois; Lina et moi nous tenant par le petit doigt, comme c'est la coutume des amoureux, en remontant vers la chapelle où j'entrai seul. Les offices étaient finis, on avait donné la bénédiction, et les curés s'en allaient. Mais pour ça la chapelle ne désemplissait pas. Un autre curé avait relevé celui d'Aubas, qui disait les évangiles auparavant, et le fait est qu'il devait être fatigué. Pour le pauvre marguillier, qui était seul de marguillier, et qui ne voulait peut-être pas non plus quitter la soupière, il lui fallait rester là; mais il se consolait en la voyant se remplir de sous parmi lesquels reluisaient des pièces de quinze et de trente sous, de tout quoi il comptait avoir sa part.

Et le saint frottait, frottait toujours, passant de mains en mains, toujours disputé, toujours tirassé par les gens impatients. A cause de la chaleur grande, tout ce monde s'était rafraîchi, quelques-uns un peu beaucoup; de manière que la foule était plus bruyante qu'après la messe, et qu'il y en avait qui, rouges comme des coqs de redevance, empoignaient le saint et l'arrachaient à d'autres qui se rebiffaient comme de beaux diables, n'ayant pas eu le temps de se frotter. Dans cette chapelle, sentant la poussière moisie et le renfermé, il s'échappait de cette presse de gens à l'haleine vineuse, sales, suants et échauffés par la marche, ou ayant des plaies, une odeur dégoûtante. On commençait à ne plus se gêner; on parlait fort, les gens se déboutonnaient; on défaisait les manches pour se frotter le bras; les femmes se dégrafaient le corsage pour faire toucher au saint une tétine gonflée par un dépôt de lait, ou se troussaient pour détacher leurs jarretières et se frotter les jambes à nu, laissant voir sans honte leurs genoux crasseux. Parmi ceux qui étaient là en curieux, comme moi, il y avait parfois une rumeur de risée en voyant tout cela; mais les bonnes gens croyants, qui attendaient leur tour et guettaient le saint, regardaient de travers les moquandiers. Du milieu de ce bourdonnement sourd, de ce brouhaha de réclamations et d'apostrophes salées, s'élevait parfois la plainte d'un malade poussé par une main brutale, ou le cri d'une femme dont le pied était écrasé par un gros soulier ferré. Car tous ces gens, comme affolés, se poussaient, se bousculaient, se marchaient sur les orteils et s'enfonçaient les côtes à coups de coudes, avec des jurons étouffés. Et, dans ce temps, à l'entrée du petit chœur, le curé récitait toujours des versets de l'évangile, et les sous tombaient toujours, emplissant presque la soupière du sacristain.

De la cohue pressée sortaient des hommes qui se reboutonnaient, des femmes qui s'agrafaient ou rattachaient leurs bas bleus avec le bout de chanvre ou de lisière qui leur servait de lie-chausses. Et peu à peu, comme il ne venait plus personne, le tas diminuait de tous ceux qui avaient satisfait leur manie superstitieuse, et bientôt il n'y eut plus là que quelques vieilles folles qui ne pouvaient se décider à s'en aller. Alors, des coins de la chapelle où ils attendaient, sortirent, se traînant, clopinant, des malades, des infirmes, des estropiés, des impotents qui n'avaient pas osé se fourrer dans la foule où on les aurait pilés; et ils vinrent se frotter à leur tour, étalant sans vergogne leurs hideuses misères, et se rendant charitablement un bon office lorsque l'endroit malade le requérait. Le malheureux saint frotta encore quelques échines tordues, quelques jambes pourries, quelques bras desséchés; il subit encore quelques sales attouchements de plaies croûteuses ou vives, d'ulcères suppurants, et puis enfin fut replacé, tranquille pour un an, dans sa niche, par le marguillier qui avait cessé de recevoir des sous, le curé ayant cessé de réciter ses versets d'évangile, faute de pratiques. Et, tout le monde étant parti, il ne resta plus sur le pavé, plein de terre et de gravats apportés par les pieds des dévotieux, que des boutons arrachés dans la précipitation et plusieurs morceaux de jarretières cassées.

J'ai ouï dire que, depuis ce temps-là, cette dévotion a beaucoup perdu et que les gens n'y courent plus à troupeaux comme jadis. La foi à ce tronçon de pierre informe, qu'on appelle le saint, s'en est allée, comme tant d'autres belles choses, et il n'y a plus guère que les bas Limousins qui font semblant d'y croire à cause de leurs melons. Mais, en revanche, ceux qui ont absolument besoin d'être trompés s'en vont porter leur argent aux diseuses de bonne aventure dans les foires ou acheter des poudres aux charlatans, ce qui en finale revient au même.

Lorsque je sortis, je trouvai les deux droles qui revenaient de se promener un peu toutes seules, et il fut question de partir. Bien entendu, je voulus leur faire un bout de conduite, car c'est à peine si, dans cette foule, j'avais pu parler tranquillement à Lina. Pour dire la vérité, cette dévotion ne va pas bien pour les amoureux: on est toujours en vue, dans ce vallon de la Laurence où il n'y a que des prés, et, d'un côté comme de l'autre, des coteaux de vignes, à la réserve de la garenne du château de La Faye. Quoique sans mauvaises intentions, on aime à se cacher un peu. Ah! ce n'est pas comme au pèlerinage de Fonpeyrine, où l'on est au beau milieu des bois.