Le démanchement de l'épaule de Gustou nous avait un peu retardés pour les foins, de manière que la dernière charretée ne fut rentrée qu'à la mi-juillet. Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il n'était pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il valait mieux laisser passer le temps des métives et celui des battaisons, parce que c'était un moment où tout le monde était bien occupé, et que plusieurs de nos parents et amis ne pourraient pas venir, rapport à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre la noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé et qu'il y aurait du bon vin nouveau, d'autant mieux que notre dernière barrique qui n'était pas encore en perce, était un peu piquée.

Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais ça ne fait rien, c'était encore trois mois à attendre, et je trouvais que c'était bien loin. Va, me dit mon oncle, c'est votre meilleur temps, c'est celui où on ne voit que les fleurs, et où tout rit aux amoureux. Quand il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça n'est pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant, de s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on a une amitié solide qui se bonifie en vieillissant comme le vin.

J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait me faire faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on voulait me faire prendre une opinion, sans me montrer qu'elle était la meilleure. Je passais à cause de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était pas le tout de me le dire, il fallait me le prouver; alors je cédais. Mais autrement non, quand ça aurait été le préfet qui me l'aurait dit. Je me souviens que lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation et du reste, et nous disait qu'il fallait croire à tous ces mystères sans les comprendre, j'avais beau me battre les côtes pour ça, je ne pouvais pas y arriver. Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y point penser, et de ne pas me poser la question à moi-même. En ce temps-là, je mettais de la bonne volonté à croire, bonne volonté inutile d'ailleurs; mais depuis que j'ai été jeune homme, il a suffi qu'on ait voulu m'imposer quelque chose par autorité, pour que je me sois toujours rebiffé.

Tout cela est pour dire que je finis par me rendre aux bonnes raisons de mon oncle. Mais celui qui fut le plus dur à entendre la chose, ça fut le père Jardon. N'oyant plus parler de la noce, il commença à s'inquiéter; il demandait déjà tous les jours à Nancy pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce serait dans quelque temps. Ce retard et ces réponses en l'air ne faisaient pas son affaire. Depuis qu'on lui avait promis de le mettre dans le petit bien du Taboury, il avait une peur du diable que le mariage vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et méfiant comme tout, il se figurait sans doute qu'on avait mis la noce si loin, pour lui faire quelque tour, pour se passer de lui peut-être, et pour lui manquer de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il nous crût canailles; non, il nous en aurait voulu à la mort de le faire, mais il aurait pris notre promesse pour une ruse et notre manque de parole pour un tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que ce fût une coquinerie.

En attendant, c'était risible de le voir faire le bon enfant, avec sa figure dure, pleine de rides profondes, ses petits yeux gris et son nez pointu. Ah! Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui lui avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite, il lui disait de bonnes paroles à cette heure, et lui faisait entendre tout doucement, qu'il valait mieux se presser. Que diable! une fois que le mariage est fait, il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus se défaire; mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas ce qui peut arriver. Sans doute, j'étais un brave garçon, et il aurait mis sa main au feu qu'il n'y en avait pas de pareil dans la paroisse, mais enfin, si je venais à changer d'idée? et puis, cette fréquentation trop longue faisait caqueter les gens. Et il mignardait Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la noce. Ce vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement apporté de la foire un tortillon d'un sou lorsqu'elle était petite, lui acheta-t-il pas un beau mouchoir de cou, à la foire de juillet, à Excideuil! A moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec la pauvre drole; mais il tournait de temps en temps autour de mon oncle, qui ne l'aimait pas plus que moi, mais qui ne le donnait pas tant à connaître, et parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme on dit, faisait celui qui ne comprend pas, et Jardon n'osait pas s'expliquer franchement, de peur de montrer ses craintes; ça faisait que mon oncle riait en dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement à lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage de suite. Mais pourtant un jour, ennuyé de l'avoir comme ça de temps en temps après lui, il l'envoya au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus pressé que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre moitié du louis d'or! attendez donc en patience le temps qu'ils ont choisi.

Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent vite. Quand il se mêle avec l'amour des idées sérieuses de ménage, qu'on voit dans l'avenir ses futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que tout était accordé, nous nous rencontrions souvent Nancy et moi, et nous nous parlions longuement. Certainement lorsque je m'étais décidé à la prendre pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais pas encore assez. Pendant ces trois mois, j'en vins à l'aimer plus encore s'il se peut, et surtout à l'estimer davantage. C'est qu'elle avait tant de bon sens, de raison, de bonté, que des moments je me trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais tantôt après, je me disais: qui se soucie dans le pays d'une bâtarde qui n'a ni bien ni famille? Comme elle est jolie, des garçons peuvent bien y faire attention, mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans le sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets comme ce maréchal de Sorges pour l'amusement. Tout bien avisé, il vaut autant pour elle que ce soit moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce qu'elle me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute petite étant, il avait connu qu'elle serait une femme comme on n'en trouve guère par chez nous, ni ailleurs.

Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là; il y avait du raisin et bien mûr, ce qui promettait de bon vin. Le temps était beau, comme c'est d'ordinaire dans nos pays, où les étés de la Saint-Martin ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon mariage approchait, et que le raisin vendangé devait faire du vin pour la noce, et on comprendra de quel cœur je travaillais. On commença de vendanger les vignes qui sont au-dessus de la Borderie, puis la vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La mère Jardon et Nancy nous aidaient. Gustou boulait le raisin dans les comportes, et mon oncle et moi, quand elles étaient pleines, nous les portions avec des barres au fond du coteau où était la charrette pour les emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou m'aidât à les porter, à cause de son épaule, quoi qu'elle fût bien guérie et qu'il enlevât un sac comme auparavant. Mais en descendant, une comporte de vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire un mauvais contre-coup. Marion nous aidait bien quelque peu aussi, mais il lui fallait porter à déjeuner et la collation, et tout appareiller, en sorte qu'elle n'y faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça jeune, bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle vendange qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée. Je me tenais près de Nancy, lui emportant son panier plein aux comportes, et babillant en coupant les grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle, et je lui coupais des petits croustets sur lesquels elle étalait du bon fromage de chèvre, et je lui choisissais de belles noix fraîches, ou une belle grappe de pied-de-perdrix. Je lui versais à boire avec la dame-jeanne aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point. J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de ces beaux percés de vigne que nous mangions, et jolie tout de même sous la mauvaise paillote qui la gardait du soleil. Ah oui! c'est une belle chose que d'être jeune, fier, amoureux, de n'avoir point de soucis, et de vendanger gaiement à côté de sa mie, par un beau temps. On sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement content qu'on voudrait voir tout le monde heureux.

La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans une petite cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais ça faisait du vin de première qualité du pays. Tandis que le vin bouillait dans les cuves, nous commençâmes à faire les apprêts de la noce. D'abord il nous fallut aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires, et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, la couturière de Coulaures, vint chez les Jardon pendant huit jours, et tout ce temps, ne fit que couper, coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe vint aussi pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content, ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient pas, et on voyait bien à cette heure, disait-il, que la République était foutue. Après ça, ajoutait-il, la République que nous avons, avec Bonaparte pour président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas ça que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux de Philippe. C'est terrible voyez-vous, de penser que c'est le peuple lui-même qui s'est mis le clou au nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal dans le temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, tu es comme le bœuf de labour, quand tu es détaché, tu viens de toi-même tendre ta tête au joug!

C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans instruction, comme celui qui ne sait lire, mais la remplaçant par un fier esprit naturel. Et puis il avait beaucoup fréquenté le ci-devant curé Meyrignac, qui avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant lébérou, Lajarthe avait appris et retenu beaucoup de choses qu'on n'apprend guère que dans les livres, et que les paysans comme lui ne savent pas d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre quelque chose, et, comme tous ceux qui ne peuvent mettre par écrit, sa mémoire était grande.

J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades de Lajarthe ne m'émouvaient pas beaucoup; je me disais que tout ça s'arrangerait pour le mieux. Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens; il ne faut jamais se désintéresser des affaires publiques, pour n'importe quelle cause, car chacun de son côté ayant l'un, une raison, l'autre, une autre, et beaucoup se moquant de tout, il advient que les intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce dont nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu jusqu'en 1870, il aurait eu beau jeu de reprocher à tous leur sottise d'autrefois; mais il mourut, le pauvre, deux ans auparavant, et non sans nous dire souvent: vous verrez que tout ça finira mal.