Puis il but son verre et le posa sur la barrique en disant;
—Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.
—A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.
La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait que les Messieurs de l'hospice lui avaient donné procuration de consentir au mariage de Nancy, et qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il fallait lui faire savoir, quelque semaine auparavant, le jour juste, afin qu'il s'arrangeât en conséquence.
Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait pour la fin du mois. Puis après, en comptant sur le monde que nous pourrions avoir, parents et amis, il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq au moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de loin, et je leur fis un bout de lettre; mais quand je fus à deux cousins du côté de Jumilhac et de Saint-Paul, je ne sus comment faire, vu qu'ils changeaient souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges, et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle, je vais aller par là; je les trouverai bien sans doute.
Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant le fusil et notre chienne, je suivis le chemin de Corgnac, et de là à Nantheuil et à la forge de Grafanaud. Quand j'y fus, je demandai à la cantine, si on connaissait un forgeron nommé Estève, mais on ne sut m'en rien dire. Je continuai donc mon chemin dans ce pays sauvage, où il n'y avait pas de route en ce temps-là, mais seulement de mauvais sentiers dans le fond des ravins, où passaient les mulets qui portaient le minerai et le charbon aux forges. Quand je fus à Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me dit que mon cousin travaillait à la forge de Montardy dans la commune de Saint-Paul, en suivant l'Isle, à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet mon cousin qui fut bien content de me voir, surtout pour la cause que c'était. Nous fûmes manger à la cantine, car je crevais de faim, et tout en mangeant, il me dit que son frère était à faire du charbon dans une coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange et la Peyzie, il ne savait pas trop au juste. Quand j'eus fini de manger, nous trinquâmes une dernière fois, et Estève vint avec moi pour me montrer le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt, et dans tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions pas le trouver. En premier lieu nous fûmes sur une charbonnière qui fumait, mais il n'y avait personne. Enfin à force de chercher, un drole qui tendait des lacets pour les lièvres, autrement dit des setons, nous enseigna où il était, dans la Forêt-Jeune. Quand nous fûmes proches, un grand chien jaune courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en voyant la chienne:
—Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que je dis en riant à mon cousin; et après lui avoir secoué la main, je lui dis pourquoi j'étais venu.
Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau, recouverte de glèbes dont l'herbe était tournée en dedans. Il couchait là, avec une couverte, sur un lit de fougères sèches où il y avait deux peaux de mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à trois piquets assemblés par le haut:—Tu vois, dit le cousin Aubin, c'est la soupe qui cuit, nous ferons chabrol dans un moment.
—Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne, il vaut mieux donc qu'Hélie s'en revienne avec moi, coucher à la cantine.
—Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi, nous souperons bien, n'aie crainte, et cette nuit nous irons à l'affût des porcs-singlars.