Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et ensuite mon cousin se mit à retourner la viande et les gogues, et y jeta du gros sel qui pétilla dans le feu.

Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et chacun mangea sur son pain, jetant de temps en temps un morceau aux chiens qui l'attrapaient à la volée.

Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille dans la cabane, versa deux doigts de goutte dans chaque verre et me dit, après avoir trinqué:

—Maintenant, tu vas prendre ma couverte et dormir un peu; moi, il faut que je veille aux fourneaux, je te réveillerai pour aller au guet.

J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane, et comme j'étais fatigué, je m'endormis d'abord.

Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les pieds:

—Lève-toi, Hélie.

Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps était clair, les étoiles rayaient, mais il ne faisait pas trop froid encore. Je m'approchai un peu du feu, tandis que mon cousin mettait ses souliers, et je coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait donnée. Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui nous auraient dérangés, nous partîmes.

Après avoir marché un bon moment, mon cousin me fit signe de faire doucement, et en passant au long d'un boqueteau de chênes, me montra un gros pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars, avaient laissé des traces de fange en venant s'y gratter. Etant entrés dans ce petit bois, le cousin me mena à une fosse entourée d'une feuillée, où nous nous assîmes sur de grosses pierres, le fusil sur les genoux. Par les intervalles entre les branches, on voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient déjà foui: autour, c'était des bois et d'un côté la lande grise. Nous attendions sans parler ni bouger. On entendait un loup hurler du côté de la Forêt-Vieille, et vers le Temple, des renards chassaient en jappant clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au loin, les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient un bruit du diable avec des peyroles ou chaudrons, des bassins et des cornes, pour garder leurs raves et leurs blés d'Espagne. Autour de nous, un rat rongeait une châtaigne dans son trou, et de temps en temps un hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin. Quelquefois nous entendions dans les bois prochains de légers bruits: un lièvre traversant le fourré, ou un taisson sorti de son terrier. Il y avait trois heures et plus que nous étions là, quand à un moment, nous entendons assez loin sur notre droite, un grand bruit de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon cousin me toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou six sangliers sortirent du bois en trottant. Seulement ils étaient trop loin à l'autre bout de la terre, et il fallait attendre qu'ils fussent plus près. En attendant, nous les regardions faire; avec quelques coups de nez, ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant. Petit à petit, ils approchaient et allaient être à bonne portée; malheureusement le vent avait tourné et nous l'avions dans le dos, de manière qu'à un moment donné le porc qui était devant, leva le nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux autres, car ils firent comme lui, et coup sec tournèrent tête sur queue au galop. A tout hasard, je leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils allaient rentrer dans le bois.

—C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à cette distance, tu n'y ferais rien; ça porte bien une balle, ces bêtes-là.