Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir causé une demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me coucher.

Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter quelques petites affaires pour elle, comme une bague en or et un anneau de mariage, une chaîne de cou avec un cœur, des rubans, de la dentelle, un châle, des bas fins et quelques petits affiquets.

Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du café pour le jour de la noce, de la vanille pour mettre dans les crèmes, que la bru de Maréchou m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac pour les hommes, je m'en fus prévenir M. Masfrangeas du jour qui était convenu. Il voulait me garder à souper, mais il me tardait de revenir au Frau, et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez lui, parce que ses filles étaient toujours mijaurées, surtout l'aînée, et je repartis.

—Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en voyant ce que je rapportais; nous avons convenu du jour, mais si nous sommes trente-cinq, où nous mettrons-nous? On ne peut pas démonter les lits de la grande chambre, parce qu'il y aura des parents à faire coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où nous mettrons-nous?

En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord qu'il n'y avait que le cuvier où on pût mettre aisément une table pour tant de monde. Mais il fallait démonter la grande cuve, faire crépir les murs et blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire, d'autant mieux que nous avions encore les ouvriers qui finissaient de monter la grange, car chez nous, les bâtisses vont doucement comme on sait.

Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à Saint-Germain, chez M. Vigier, pour passer notre contrat. Le père Jardon était là, et sa vieille aussi qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, ça ne se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais la bonne mère nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit que sa fille n'aurait rien apporté en mariage, et elle fit mettre dans le contrat qu'elle lui donnait six linceuls de brin tout neufs, autant de serviettes et deux touailles, qu'elle avait fait faire expressément au tisserand, après avoir filé le chanvre aux veillées. Elle avait fait ça sans consulter son homme, sachant bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il la regarda tout étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors, car un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille, sans enfants, tout ça devait leur revenir.

Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la vieille regardait son homme d'un mauvais œil. Mais M. Vigier arrangea ça tout de suite en disant:—Ecoutez-moi, Jardon, il vaudrait mieux ne pas parler de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.

Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future femme, pour la mettre à l'abri en cas de malheur, le petit bien du Taboury en toute propriété, et je laissai l'usufruit à son père et à sa mère nourriciers, comme je l'avais promis. Je n'avais parlé de la donation à personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant à Jardon, il resta tout surpris de cette affaire, ne comprenant pas comment on pouvait donner comme ça son bien. Après ça il regardait le plancher, et on voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y aurait pas quelque chose à tirer pour lui de cette donation. Quand nous eûmes signé, ceux qui savaient, M. Vigier prit ses droits et embrassa Nancy en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu le mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.

Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après à ma Nancy tout ce que j'avais porté de Périgueux pour elle. C'était peu de chose, et maintenant, il n'y a fille ayant cent écus de dot qui s'en contentât; mais alors, on n'en était pas encore venu au point d'aujourd'hui, où on ne connaît plus riche ou pauvre, chacun voulant être égal aux autres par la dépense, histoire de faire croire qu'on est égal par le bien. Nancy fut donc bien contente de tout ce que je lui donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait bien beau, car en toilette comme en tout, elle aimait mieux le solide que les fanfreluches. Ce châle m'avait bien coûté quatre-vingts francs chez Mayssonnade, mais je ne les regrettais pas en voyant qu'il lui faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre drole n'avait jamais été gâtée de ce côté. Sa mère aurait bien voulu quelquefois lui donner quelque petite chose, mais le vieux faisait un tapage d'enfer pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme était obligée de faire comme d'autres, de tricher son homme sur quelques douzaines d'œufs, ou une paire de poulets, pour acheter à sa fille quelque cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal, que du côté de Sarlat on appelle un faudal, et en français un tablier; mais le vieux Jean-foutre n'était pas facile à tromper.

Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore quelque chose à te donner; et sortant de ma poche de gilet la bague que j'avais achetée, je la lui mis au doigt et je l'embrassai.