—Comment! dit mon cousin, ça se sait jusqu'ici! Jamais je ne l'aurais cru. Mais ça n'empêche pas que je disais la vérité tout à l'heure. Parce qu'on parle à une fille qu'on a vue en premier, ça n'est pas une raison pour ne pas rendre justice à celle qu'on trouve en second lieu, et même pour ne pas regretter de ne l'avoir pas rencontrée la première...
—Ha! ha! ha! tu entends, Félicité, comme il sait arranger les choses.
—Oui, répondit la drole en riant tant qu'elle pouvait; je l'entends bien, mais je ne le crois pas.
—Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que vous me croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Gaucher Henri, ou autrement dit, Ricou!
—Rien! rien! dit-elle en riant encore.
Tout en babillant comme ça, nous arrivâmes au Frau. Tout le monde s'écarta un peu, au moulin ou le long de l'eau, en attendant le dîner. Les jeunes gens se promenaient avec les filles en leur contant fleurette, et les vieux s'arrêtaient de temps en temps pour prendre une prise. Nancy alla poser son châle et vint me retrouver devant le moulin, où je causais avec mes cousins de Brantôme et d'autres. Au bout d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine dit à un des musiciens qui avait été soldat dans l'infanterie légère:
—Sonne la soupe, Cadet!
Et l'autre se mit à jouer en imitant la sonnerie de la soupe; mais nous n'y comprenions rien, excepté Lavareille et Estève qui avaient fait leurs sept ans, et nous dirent alors:
—Allons donc manger la soupe.
Le cuvier était bien arrangé, tout crépi de neuf et blanchi au plafond et partout. Par terre, on avait fait une épaisse jonchée de laurière qui lui donnait un air de fête. Quand nous fûmes assis tous, ma foi ça faisait une belle tablée. Ceux qui avaient les soupières en face d'eux servirent la soupe et on se mit à manger de bon goût, car il était déjà midi. Après la soupe, on apporta le bouilli de chez nous: de la velle avec des poules qui avaient le ventre plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde fut un peu plus tranquille, car c'était un bon fondement, et on commença à causer entre voisins. Ils étaient quelques-uns, mon cousin Ricou, mon oncle Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez Puyadou et Lavareille qui n'oubliaient pas de verser à boire, et avec ça, mon oncle Sicaire les rappelait à leur devoir de temps en temps: