Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce fut le fils Roumy qui commença.

Tandis qu'il chantait, et que tout le monde écoutait en regardant, je vis mon cousin Ricou qui avait fait semblant de tomber son couteau, et se coulait sous la table. Je dis un mot à l'oreille de Nancy et elle rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous sa chaise. Lui arriva à quatre pattes sous la table, et dit tout doucement:

—Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.

Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban bleu et tenant toujours ses jambes serrées, le lui donna et il s'en retourna. Lorsqu'il se remit à sa place, il avait l'air tout capot, et je me mis à rire en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon cousin coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux, et les distribua aux jeunes gens qui les mirent à leur boutonnière.

Et on continua à chanter, et dans les chansons, il y en avait de gaies, et ça faisait rougir un peu Nancy, comme aussi les plaisanteries qu'on nous faisait: plaisanteries de nos anciens, vieilles et naïves comme eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime encore mieux ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui trouvent ça pas distingué, et s'en vont en voyage au sortir de table, comme s'ils avaient honte de dormir ensemble au vu de tous leurs parents et amis; que ne gardaient-ils leur ancienne cérémonie du coucher de la mariée, au lieu de s'ensauver comme deux amoureux qui se dérobent pour aller faire l'amour?

On porta enfin le café, et pour quelques-uns qui étaient là, comme le cousin du Coucu et d'autres, c'était une chose rare. Il nous avait fallu emprunter des tasses chez Maréchou, et Jeantain en avait porté de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que nous n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.

Quand on eut fait force brûlots, rincettes, sur-rincettes avec de l'eau-de-vie du pays, et pris du cognac que j'avais apporté, mon oncle alla chercher une grande bouteille de pinte et dit:

—Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-père il y a de ça quarante-cinq ou six ans. Je l'ai gardée depuis longtemps pour cette occasion: rincez donc vos tasses et nous allons boire à la santé de mon neveu et de ma nièce, ou pour mieux dire, de mes enfants.

Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux se mouillèrent.

Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun de sa main, et quand il eut fini, il revint à sa place et, levant sa tasse, dit posément: