M. Vigier s'en était retourné sur sa jument; Roumy emmena chez lui mon oncle Chasteigner avec sa femme, et Lavareille avec sa fille; Nogaret du Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent coucher chez Maréchou, et les autres s'eyzinèrent. On dédoubla les lits dans la grande chambre et partout; enfin on s'arrangea pour le mieux. Les plus enragés passèrent la nuit à boire, et sur les quatre heures du matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer l'épervier, disant qu'ils voulaient prendre un peu de poisson pour se dégraisser les dents.

Le lendemain, il fallut recommencer. Après dîner, Nogaret du Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille s'en furent, ainsi que mes cousins les Estève, et Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en était allé le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture de Périgueux. Le soir, nous étions bien encore quinze ou dix-huit à table. Après souper, les uns s'en furent de nuit et d'autres restèrent encore à coucher.

Pour dire la vérité, ma femme et moi, il nous tardait d'être un peu tranquilles, mais nous n'en faisions pas pour ça mauvaise figure à nos parents et amis; au contraire, nous les fêtions de notre mieux.

Le soir du troisième jour, nous soupâmes dans la cuisine comme de coutume; il n'y avait plus, en fait d'invités, que ma tante Gaucher et mon cousin, et les Nogaret de Brantôme. Le lendemain matin, ils partirent tous, et nous voilà seuls.


VII

La maison reprit son air habituel, et chacun de nous son train ordinaire. Moi je m'occupais du moulin avec Gustou, et mon oncle allait à la Borderie où se bâtissait la grange, pour laquelle il fallait mener du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir. Quand je dis que la maison reprit son air habituel, c'est une manière de dire qu'elle redevint tranquille comme avant la noce; mais pour dire vrai, elle était autrement plaisante. Dix fois le jour je montais du moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit mot d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois, elle descendait avec son ouvrage et rapiéçait du linge ou des hardes, tandis que je faisais moudre. Lorsque je m'en allais en route, chercher du blé ou rendre de la mouture, il me tardait d'être de retour; et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de la cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la maison, je me sentais tout réjoui. Alors en cheminant je me disais qu'il n'y avait pas de sort plus heureux que le mien; ayant une belle et bonne femme que j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille avec mon oncle en travaillant, ne craignant point la misère et n'enviant pas la richesse. Quelquefois, je me pensais combien j'avais eu raison de laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours esclave et prisonnier dans un bureau; je me serais marié avec une demoiselle qui aurait voulu faire la belle dame, être cossue pour aller à la promenade, à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que les officiers auraient guignée si elle avait été jolie, et qui m'aurait peut être fait tourner en bourrique et ruiné. Au lieu de ça, j'étais libre, maître chez nous, ne devant rien à personne, travaillant comme je l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, bonne ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux qui étaient autour d'elle, et à faire prospérer la maison.

Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais claquer mon fouet, ce qui faisait enlever nos pigeons picorant dans l'orge ou la garaube, et je voyais venir sous l'auvent, ou se mettre à la fenêtre, ma Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.

Au bout de quelque temps, la Marion me dit:

—Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne femme, ça c'est sûr, et quelqu'un qui dirait le contraire, je lui dirais qu'il en a menti; mais, depuis longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée à mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre femme chez eux, de manière que je ne sais pas faire autrement. Or, à cette heure, il est juste que votre femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne tout à sa fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante ans passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais pas perdre comme ça. Il vaut mieux que vous preniez une chambrière jeune, qui aidera votre femme et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me chercherai une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à Excideuil, pour voir.