La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait d'y mettre d'autres métayers, ou de la faire valoir par des domestiques, ou de la laisser en friche, qui pouvait l'en empêcher?

Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre, sans eux, n'eût amené que des ronces, des chardons, de l'ivraie et de la traînasse; que leur travail seul lui faisait porter du revenu; que depuis cent ans les peines et les sueurs de quatre générations de leur famille l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi parler, et qu'il était bien dur d'en être chassés. Mais quoi, il n'y avait pas de loi, pour estimer la plus-value donnée par le travail, et les récompenser; et puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister? Les gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à empoigner, le procureur de Périgueux prêt à requérir, les juges prêts à condamner, et les geôliers de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer? Triste chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.

Les misérables gens se préparaient donc à partir; mais le curé Pinot, venant un jour au château, entra chez eux et les consola à sa manière. Il leur représenta que rien dans le monde n'arrivait sans la permission divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon qu'ils fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et il les exhorta à se soumettre aux vues de la divine Providence, qui sait mieux que nous ce qui nous convient. Les pauvres diables n'avaient rien à répondre à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que la loi humaine, et ils se résignaient. Après ce petit prêchement, le curé s'en fut souper avec M. Silain, qui l'avait invité à manger d'un lièvre en royale.

L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai jamais pu la supporter ni pour moi ni pour les autres. Aussi cette méchanceté de M. Silain me mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête, afin de prendre ses métayers et de les mettre bien à leur affaire tout près de lui, pour lui faire dépit. Je ne me gênais donc pas, comme on peut le croire, pour dire tout ce que je pensais de sa méchante action. Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme moi.

M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je l'aurais bien relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter, que M. Silain avait bien fait de jeter ces insolents à la porte; et les pauvres gens à qui il s'adressait répondaient:

—Que voulez-vous, il est le maître! Lajarthe, lui, disait tout hautement que des hommes comme M. Silain étaient des bêtes nuisibles:

—Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres paysans, nous avons été tellement écrasés pendant des siècles, que nous ne pouvons par finir de nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui courent tous au secours de celui des leurs qui est attaqué, nous ferions plutôt comme les chiens qui tombent sur celui de la meute que le maître bat: c'est triste!

—Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle, c'est l'instruction et la liberté. Les gens finiront par comprendre que c'est leur devoir et leur intérêt de se soutenir, et qu'ils seront les maîtres, le jour où ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux Lacaud:—Non!

Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils passèrent devant chez nous, pour traverser au gué, emportant sur une charrette leur pauvre mobilier. Le père allait devant les bœufs, se retournant de temps en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait fait une place où était assis le grand-père, infirme. Une table longue à pieds massifs, deux bancs, un vieux cabinet de cerisier noirci par la fumée, une maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux ou trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait à coups de hache, une barrique vide, s'entassaient sur la charrette. Par-dessus, étaient jetées les paillasses de grosse toile rapiécées de morceaux différents, et deux vieilles couettes jaunies. Deux seaux se balançaient sous la charrette, avec des paniers où il y avait des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons de fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes liées. Aux ridelles étaient accrochées des affaires: une oulle pour les châtaignes, une tourtière à faire les millassous, une marmite, une poêle à longue queue et plusieurs paires de sabots usés. Dans les endroits où le chargement laissait des vides, on avait placé un sac de farine à demi plein, quelques pots de terre, des hardes, des chiffons et deux tourtes de pain noir. A la cime de ce pilo de meubles et d'affaires, étaient assis, sur les paillasses, deux enfants de quatre et de sept ans.

Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout ce que depuis une centaine d'années elle avait amassé par un travail dur et acharné! Et maintenant qu'on nous dise que la propriété vient du travail! pour quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent et peinent à force, et sont misérables!