Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans l'îlot du moulin, où on avait fait une cabane pour la fermer la nuit, et elle y profitait beaucoup, cherchant des vers dans le terrain frais, les canards trouvant des lamproyons dans le sable mouillé, et toute cette poulaille mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes ces bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans les herbes, sur le bord de l'eau.
Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon apprentissage de ménagère. C'était une fille de bonne volonté, d'ailleurs, et forte, quoiqu'elle n'eût que dans les seize ans. Quand elle faisait cuire pour les cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour monter et descendre la grande oulle; et elle revenait lestement de la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, sans souffler tant seulement. Avec ça, un bon caractère, brin méchante, toujours riant, et prête à faire ce qu'on lui commandait.
Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi, parce que je ne crois pas qu'on puisse être heureux dans cette place-là, mais heureux comme un homme qui est bien sain, qui ne manque de rien de ce qui est nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, point de dettes, une femme qu'il aime et dont il est sûr, et ne voit autour de lui que des figures contentes.
Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon oncle, depuis quelque temps, avait quelque chose qui le tracassait plus fort. Chez nous, il ne le donnait pas à connaître, à cause de ma femme, pour ne pas la tourmenter, mais dehors, il n'était plus content comme autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si bonnes rencontres. Je me doutais bien de quoi c'était, ou pour mieux dire je le savais. Tout le monde par chez nous disait que Bonaparte allait se faire nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le dimanche, et disait qu'on allait envoyer aux galères les rouges et les socialistes; c'était tout son refrain. Ça n'était pas les bavardages du curé, qui n'avait guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, qui inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait peut-être pas tout seul à Paris; alors qui serait le maître? c'est ça qui le poignait. Il espérait que les faubourgs allaient se lever en masse comme autrefois, en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la faute, ça n'est pas à moi de le dire.
Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et on lui disait les nouvelles du journal, et lui nous apportait tout ce qu'il oyait dire, de çà, de là, en allant travailler dans le pays.—Chez nous, bonnes gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout le monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien à espérer de ce côté; tous nos paysans se laisseront mener comme un troupeau de brebis. Dernièrement j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais Pierrichou le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, nous sommes tous perdus! comme s'il y risquait quelque chose.
—Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont pas aussi innocents que chez nous, et ils n'ont pas l'air de vouloir se laisser brider par Bonaparte et sa bande. Si Paris marchait, tout irait bien, de tous les côtés on se lèverait et on balayerait ces gens-là. Mais tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et c'est triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, parce qu'il plaît à un homme perdu de dettes de faire un coup pour gagner le pouvoir et la caisse.
Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce qui allait arriver, et des malheurs qui pourraient s'en suivre, pour toute la France en général. Mais je dois le dire, j'étais aussi un peu inquiet à cause de mon oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en prenne pas à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans les commencements de la République, les gens l'écoutaient bien et faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand il y avait quelque mot d'ordre à donner par chez nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir, car il était connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné à la Ruche du citoyen Marc Dufraisse, qui était le grand épouvantail des bourgeois périgordins. Rien que ça, c'était assez; mais en plus, il faut dire que mon oncle était un homme carré comme un pied de coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait sur le cœur. Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient mal, comme M. Lacaud, notre ancien maire, qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui était le grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient bien choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à tromper; mais autrement c'était une canaille. Ces individus, qui en veulent à mon oncle, me disais-je, et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient bien lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à penser à la manière dont les gendarmes d'Excideuil l'avaient regardé un jour de marché, comme je l'ai raconté, je me disais qu'il devait être signalé comme un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme ça qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers appelaient les républicains qui ne craignaient pas de parler tout haut, comme c'était leur droit de citoyens. Ah! et puis il y avait une autre bêtise, sa barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait cogné ça dans la tête. Maintenant, ils ne sont pas si bêtes; moi j'ai une barbe plus longue que celle de mon oncle et personne n'y fait attention.
Cette année-là, nous avions un cochon qui était si bonne bête, joint à ce qu'il était bien soigné par la Suzette, qu'au mois de novembre il était fin gras, et que quinze jours après la Toussaint, il ne pouvait plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc faire venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. Jamais nous n'en avions eu un qui eut d'aussi beau lard. Le lendemain, on fit toutes les affaires, des boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et des grillons. Jeantain était resté pour couper la viande, et le soir il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin. Il disait que c'était bon mais moi je trouvais que ça sentait trop le graillon. Dans le temps qu'il resta chez nous, il nous raconta que le mercredi d'avant, étant à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à des ordres donnés, à des consignes nouvelles, à des changements d'employés du gouvernement, on soupçonnait qu'il se mitonnait quelque coup. Et puis les gens en place, ceux qui étaient connus pour haïr la République, et c'était les plus nombreux, presque tous, quoique ne sachant rien de sur et certain, sentant venir la chose, étaient insolents plus que jamais. On ne les entendait parler que de supprimer les journaux rouges, et d'envoyer les journalistes et tous ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.
Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans les premiers jours du mois de décembre, nous apprîmes ce qui se passait à Paris. Des départements, pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir Paris, c'était tout; quand on tient la tête on tient le corps, et puisque Paris ne s'était pas levé en masse, tout était perdu.
Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez tracassés, lorsque nous allons entendre des pas de chevaux dans la cour, et puis des gens qui venaient. Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant les grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes tous avec la même pensée: ce sont les gendarmes!