M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par hasard, car il demeurait le plus souvent à Périgueux. Il invita tous ces messieurs à entrer chez lui, et là étant, il les convia à déjeuner. Comme il était le maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde, ils acceptèrent facilement.

Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait le couvert, M. Lacaud emmena le président et un juge, sous prétexte de leur montrer le jardin, et là, lorsqu'ils furent seuls, commença à parler en faveur de Pasquetou, expliquant à sa manière comme quoi il avait raison. Et ces deux messieurs écoutaient, ne se prononçant pas, mais ayant l'air d'ouïr complaisamment ce que leur disait ce bon M. Lacaud qu'ils rencontraient partout dans les soirées, à la Préfecture, chez le Receveur général, au Cercle, et qui se trouvait là si à point, pour les faire déjeuner dans un pays perdu, où il n'y avait qu'une méchante auberge de paysans. Je suis sûr que ces messieurs étaient de bien honnêtes gens, incapables de malverser et de juger contre leur conscience; mais les choses se présentent tout différemment, selon les dispositions dans lesquelles on les regarde. Le juge prévenu contre quelqu'un a beau être juste, il ne voit pas les choses comme celui qui ne sait rien de ce quelqu'un. J'imagine que lorsque M. Lacaud eut ajouté, comme pour renseigner ces messieurs sur ce que nous étions, que mon oncle avait été arrêté au Deux-Décembre comme un homme dangereux, ils n'étaient pas aussi bien disposés pour nous que pour Pasquetou.

Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous du jardin au pied de la muraille, il y avait un vieux pauvre qui se chauffait au soleil et entendait tout ça, sans qu'on s'en doutât. Lorsque M. Lacaud et les juges rentrèrent pour déjeuner, le vieux Nicoud se leva, mit son bissac sur son échine et, prenant son bâton, s'en vint vers le moulin aussi vite qu'il put. Nous étions à table, nous autres aussi, avec Girou qui nous avait porté l'acte, lorsque nous entendîmes ses sabots sur l'escalier.

Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte et lui dit:

—Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez manger la soupe.

—Grand merci, fit le bonhomme; et s'avançant, il souleva son bonnet en disant:—Bonjour, bonjour, braves gens!

Et tout le monde lui répondit:

—Bonjour, Nicoud, bonjour!

Quoique nous ne fussions que des paysans à notre aise, jamais il n'est venu un pauvre à notre porte à qui on n'ait donné. Et si c'était un vieux, des petits droles arrivant tandis qu'on mangeait la soupe, on leur en donnait avec un chabrol après, pour les gaillardir. C'était de coutume chez nous, d'ainsi faire; nos anciens n'y avaient pas manqué, et nous autres faisions de même. Ce n'était pas maintenant qu'il y avait à la maison une femme comme la mienne, que cette coutume pouvait se perdre.

Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien dire que ce n'était pas la même chose chez tout le monde. Dans nos pays, les gens ne sont pas bien donnants pour les pauvres. Ça n'est pas qu'ils aient mauvais cœur, non, mais ils ne sont pas riches non plus, et suent et peinent à force, pour affaner du pain. La différence entre le paysan pauvre et le mendiant n'est pas grande pour ce qui est de la vie. Le morceau de pain noir que reçoit celui-ci est coupé au chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est comme celle de l'autre, il n'y a pas guère de lard; enfin, la culotte et la veste du paysan sont déchirées, effilochées, rapiécées de morceaux de toutes couleurs, comme celles du pauvre qui lui demande la charité. C'est pour cela qu'il ne s'apitoie guère sur des misères qu'il subit lui-même. Le riche, qui connaît le bien-être, devrait compatir davantage au sort des misérables, le comparant au sien, quoiqu'il ne le fasse pas souvent malheureusement; il aime mieux dire pour s'excuser de sa dureté: Ce sont des fainéants!