Mais après que l'on a passé Sarlat, à mesure qu'on approche de la Dordogne, le pays s'arrange, et quand on arrive à Vitrac et qu'on voit cette large plaine, avec sa rivière bleue, et les hautes collines et les rochers qui la bordent, on ne peut s'empêcher de dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne valent peut-être pas mieux que dans la rivière de l'Isle, mais c'est plus grand et ça impose plus. Je pensais aller passer le pont à Domme-Vieille, et monter ensuite jusqu'à Domme; mais à Vitrac, je fus attrapé par un homme qui me dit qu'il allait à Domme aussi, et que c'était plus court de passer l'eau au bac de Vitrac, sans compter que ça ne coûtait pas aussi cher que le péage du pont. C'était un courtier qui allait pour acheter des vins, et qui avait ce voyage d'habitude. Nous entrâmes en ville par la porte des Tours, et il me mena à son auberge, qui était tout contre la porte Del-Bosc, par où on arrive de Domme-Vieille; il était déjà nuit quand nous y fûmes. Comme j'étais assez fatigué, ayant soupé, je m'en fus au lit après avoir soigné ma jument.
Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je montai dans le haut de la ville, sur la promenade qu'ils appellent: la Barre. Le soleil rayait déjà, aussi je fus bien étonné en arrivant là-haut, de voir toute la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui venait s'arrêter aux rochers taillés à pic au niveau de la promenade, tout à mes pieds. C'était tout à fait beau, et quoique nous autres paysans, nous aimions mieux ordinairement voir un joli champ de blé, que des choses comme celle-ci, ça me fit plaisir. Tout au loin, la brume entrait dans les ouvertures des petits vallons, s'arrondissait autour des hauts mamelons et suivait tous les contours des coteaux, de manière qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs lieues de traversée, bien tranquille, tandis qu'au-dessus le soleil éclairait ses bords, faisait briller les maisons blanches à mi-côte des puys couronnés de chênes verts, et roussissait les vieilles ruines campées sur les hauts rochers.
Cette ville est curieuse; les rues sont coupées à droit, larges et bien alignées. Autour, du côté de la Dordogne, elle est gardée par les rochers à pic, que le fameux capitaine Vivant escalada, lorsqu'il la surprit le 25 octobre 1588. La Crozo Tencho, où il se mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se trouve dans ces rochers, à droit de la gendarmerie. Des autres côtés, Domme était défendue par de fortes murailles percées de quatre portes. Mais à présent, depuis des années, ceux qui veulent bâtir, vont chercher des quartiers aux vieux murs comme à une carrière, et puisque ces murailles ne peuvent plus être utiles à rien, il vaut tant qu'elles servent à faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau, par la pluie et la gelée.
Le jour que j'y étais, c'était un dimanche, et je vis des meuliers de Domme-Vieille. Il fallut aller au café, bien entendu, et se promener en causant de nos affaires. Le patois du pays est plus nerveux, plus vif et mieux signifiant que le nôtre du Périgord blanc qui est lourd, traînant et mou. Les gens de Domme me convenaient assez aussi; ils sont bons enfants, disent ce qu'ils pensent et ne sont pas flaugnards. On dirait qu'ils se souviennent que leur ville était libre anciennement.
Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales. Ainsi, ils aiment le lard rance, et pour être sûrs de n'en pas manquer, ils en ont dans les maisons pour un an d'avance, grandement. Je pense que cet usage date du temps où la ville, lors frontière de France contre les Anglais, était souvent assiégée et où il fallait se munir de provisions en conséquence.
Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui se fait le Mercredi des Cendres. Ce jour-là, au rappel des cornes qui brâment comme des taureaux en folie, tous ceux qui se sont mariés dans l'année carnavalesque finie un an auparavant, à pareil jour, se rassemblent, déguisés et masqués, sur la vieille place de la Rode. Le dernier marié de ceux-là porte une fourche à foin ainsi accoutrée: Dans les deux dents sont plantées deux cornes de bœuf, les plus grandes qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de laurier attachées avec des rubans jaunes, masquent la naissance des dents de la fourche et enguirlandent le manche. On dirait, par ma foi un trophée, ou quelque simulacre antique, dédié au grand Pan, seigneur des troupeaux, ou à quelque autre divinité rustique.
Quand tout le monde est assemblé, la troupe de masques, vielle et chabrette en tête, se rend en procession, chez le premier marié de l'année carnavalesque qui finit ce jour. Devant la porte on se range en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se tait. Alors, le plus ancien marié de la troupe s'avance, et comme un héraut sommant une place, appelle trois fois l'homme par son saffre ou surnom: Cadenet! Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe. Lui, ne renâcle pas, il sait que tout le monde y passe et qu'on le monterait quérir plutôt. Il arrive donc, et lorsqu'il est sur le pas de la porte, la musique éclate avec rage. Puis, le silence se fait, et l'homme s'avance assez embêté, conduit par le maître des masques. On lui fait d'abord saluer bien bas la fourché tenue au centre du cercle. Après ça, toujours devant la fourche, on le fait mettre à genoux sur une grosse pierre bien ruffe, et on lui fait des questions farcesques, en forme de catéchisme à l'usage des maris. Lorsqu'il a répondu, on lui fait réciter, en la lui dictant mot à mot, une profession de foi à crever de rire, par laquelle il promet, entre autres choses, d'être sourd et aveugle. Enfin, on lui fait jurer, sur les sacrées cornes, de ne jamais croire qu'il l'est, quand même il le verrait!
Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses de cornes s'abaissent vers lui et couronnent un moment sa tête, et puis on les lui fait embrasser, le pauvre! Après ça, le chef de la troupe prononce une formule burlesque de réception dans l'illustre confrérie, fait relever l'homme et lui donne l'accolade, tandis que la musique reprend à grand bruit.
Pendant ce temps, la femme épie derrière les carreaux, et rit ou rougit, ça dépend.
La farce étant finie pour lui, le nouveau reçu prend la fourche, et toute la troupe s'en va vers la maison du second marié où on la recommence. Quand elle est finie, ce dernier prend les cornes à son tour, et on va chez le troisième, et ainsi de suite, jusqu'au dernier marié, qui porte l'engin cornu jusqu'à l'auberge où la troupe s'en va souper en grande joyeuseté.