Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le cœur, comme ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu détourné de mon chemin. Ce que j'ai dit du pénible travail de la moisson, est pour faire comprendre combien les gens sont contents quand on finit de moissonner. Le dernier jour on chante plus clair, et hommes et femmes se renvoient plus vivement les chants de la moisson, La Parpaillolo, Lou bouyer de l'aurado, et autres sans lesquels on ne pourrait soutenir ce travail écrasant.

Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on mange de bonne soupe grasse, et des poulets en fricassée, et de la daube, sans laquelle il n'y a pas de bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons coups de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a bue en coupant le blé.

Cette première année donc, nous étions allés faire la Gerbe-baude à la Borderie comme j'ai dit, et nous avions déjà fini de dîner, quand notre chambrière, la Fantille, entra portant un panier et des tasses dedans, avec une pinte et du café. Ma femme avait pensé que nos métayers n'en buvaient pas souvent, et elle en envoyait. Tout le monde fut bien content de ça, et on commença bientôt à chanter, chacun à son tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait, et puis après on versa le café et on fit des brûlots qui faisaient crier d'aise les enfants, contents de voir cette jolie flamme bleue.

Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la Gerbe-baude.

Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas: c'était en 1867. J'étais allé au bourg, le dimanche d'après la Saint-Jean, pour régler un compte avec un menuisier qui nous avait fait du travail; et comme c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table, nous devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le temps était vilain; il faisait une mauvaise chaleur, et sur la place, au sortir de la messe, les gens regardaient en haut, et disaient: pourvu qu'il ne nous fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du côté d'en bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre au loin, de manière que beaucoup s'en allèrent chez eux, de crainte de l'orage. Mais d'autres entrèrent à l'auberge pour boire une chopine avec des tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme nous entrions, et je le conviai à déjeuner.

Nous nous assîmes à table tranquillement, après avoir regardé le temps, qui avait l'air de s'arranger un peu. Après déjeuner on porta le café; nous fîmes nos comptes, je payai le menuisier en lui disant:—Nous voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;—Oui, et à une autre fois.

A ce moment Lajarthe qui était sorti, rentra et nous dit:—Mes amis, nous sommes foutus! il y a un grand nuage blanchignard qui vient du côté de Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur le pas de la porte. On entendait venir l'orage; les arbres se pliaient et restaient dans cette position, ne pouvant se relever contre le vent; de tous côtés, les passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri dans le clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée, brandie par trois ou quatre garçons, pour détourner l'orage, comme c'est de coutume dans nos campagnes. De temps en temps un coup de tonnerre éclatait sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait quelques gouttes d'eau, lourdes comme du plomb. A chaque éclair les gens se signaient. La vieille Maréchoune alluma un bout de cierge bénit, puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de buis des Rameaux, le trempa dans son bénitier de faïence et aspergea autour de la cuisine. Ni les signes de croix, ni le cierge, ni l'eau bénite, rien n'y fit. Les nuages, poussés par un vent d'enfer, arrivaient se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant comme un troupeau de moutons épeurés, et quand ils furent sur nous, voici la grêle qui tombait à grand bruit...

—Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent les femmes; et elles se mirent à pleurer et à se lamenter. La nore de Maréchou, à genoux près du lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant l'orage était en plein sur le bourg; la grêle tombait grosse comme des œufs de pigeon, et même plus encore, car on en ramassa qui semblait des œufs de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge un tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons volaient en morceaux; les feuilles des arbres tombaient en masse, et disparaissaient emportées par le vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées. Puis la pluie commença à tomber comme qui la vide à seaux. La pièce de blé de Maréchou qu'on voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était foulée comme si on y avait fait manœuvrer des escadrons de chevaux. Et la grêle tombait toujours, et dans la terre détrempée maintenant, les grêlons finissaient d'enfoncer les morceaux de paille hachée qu'on voyait encore.

Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles cassées laissaient pisser l'eau dans le grenier, qui, par le plancher mal joint, tombait dans la cuisine; il pleuvait sur les tables, sur les lits, partout, mais on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient rien; ils regardaient tomber la grêle comme écrasés, ayant perdu la parole; d'aucuns marronnaient entre leurs dents, on ne sait quoi, des prières ou des jurements:

—Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a un bon Dieu!