Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de mentir, et honteux: le menteur est pire que le voleur! leur répétait-elle toujours. Et elle leur faisait comprendre aussi, qu'il ne faut pas même être trop adroit, parce qu'alors on en arrive à tromper les autres, et qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut aller, et non pas marcher comme les serpents.

Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous tâchions de les affermir contre les contrariétés, de les endurcir contre le mal, afin de les préparer à savoir souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées de dévouement au pays et à toutes les grandes choses. S'il n'y avait eu que nous, nous n'aurions pas été capables de dire ce qu'il fallait pour ça, mais nous nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver, mon oncle en montait un de sa chambre du moulin, et, tandis que nous étions tous rangés autour du feu, chacun ayant son occupation, Gustou pelant, Fantille filant, ma femme tenant son plus petit sur ses genoux, mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une de ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était en ces temps que des hommes. C'était pour les enfants, ce que j'en faisais, mais tout le monde en profitait, parce que ces livres sont pleins de choses très belles.

J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un tas de choses achetées à l'encan par mon grand-père. Il est arrivé de ça, que ce qui était prisé moins qu'une vieille serrure, qui semblait bon seulement à faire des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur qu'on se donne à soi-même en devenant meilleur. C'est comme ça, que chez nous, au fond d'une campagne du Périgord, on avait appris à connaître les Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire, n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se douter quelles gens c'était.

Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: tout ça c'est très beau, mais nous ne sommes pas à Rome ou à Athènes, et nous ne sommes pas consuls, ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou romains, et ces vertus que nous admirons, ne sont pas à notre portée.

Mais ils se trompent. On peut être juste comme Aristide, au fond d'un petit village périgordin. Un conseiller municipal, voyant une cabale montée dans l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en travers pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager, et combattre les intrigants avec la constance et la fermeté de Caton au Sénat romain. Et qui empêche que dans la pauvreté, la médiocrité, nous ne nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du consul Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions pas nos fantaisies sur une foule de choses inutiles, nuisibles même, mais devenues nécessaires aux riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous menons à la campagne, et dans des occasions ordinaires, comme ces grands hommes l'étaient sur un grand théâtre, et dans des circonstances où il s'agissait des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment plus petit, sans doute, mais la vertu peut être grande, sans égaler pourtant celle de quelques-uns, comme Caton ou Phocion, qui est non pareille.

Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est pas que je renie nos Français. Il y en a assez qui pourraient servir d'exemple; malheureusement, ils n'ont pas trouvé un bon historien comme ceux-là. Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la vie de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie, de Sarlat, du maréchal Catinat que les soldats appelaient le père la Pensée, de la Tour d'Auvergne le premier grenadier de France, du général Beaupuy, de Mussidan; grands hommes comparables à ceux d'autrefois, et d'autres encore.

Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc à l'école de la commune, manque Hélie, l'aîné, qui maintenant travaillait au moulin avec nous. Nancette était une belle fille de quinze ans qui aidait beaucoup à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée, nous ne prîmes pas d'autre servante. Les classes n'étaient pas aussi savantes, et on n'y enseignait pas tant de choses que maintenant. J'ai dit que mes enfants n'apprenaient pas très facilement, mais en revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le savaient peut-être mieux que les autres; joint à ça, que, pour en raisonner et l'appliquer, ils ne craignaient guère personne de leurs camarades. Aujourd'hui les enfants ont tant et tant de choses à apprendre, qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils ont appris. Le savoir et l'acquis priment du tout les qualités de nature. Un troupier qui serait brave comme Ney, le brave des braves, qui aurait du sang-froid, du coup d'œil, de la décision, toutes les qualités militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander une escouade. Il faut bûcher et accrocher à force, des bribes de science pour aller plus haut. Mais il arrive trop souvent que des gens farcis de savoir se trouvent incapables de le mettre en œuvre, faute des qualités naturelles nécessaires pour ça.

Il en est de même dans tous les états. Il ne manque pas de conducteurs plus capables que leurs ingénieurs, de praticiens plus ferrés que des avocats, d'entrepreneurs plus habiles que des architectes; mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au savoir des livres maintenant, et je trouve que ce n'est pas raisonnable, car il ne suffit pas d'avoir des connaissances, mais il faut encore savoir s'en servir pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner comme homme. Pour moi, il me semble que la première chose à faire, la plus pressée, la plus essentielle, la plus indispensable, c'est de faire de nos enfants des hommes. De la manière dont ça marche aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant tout faire des savants. Je crois que c'est une mauvaise chose; nous aurons peut-être plus d'ingénieurs, de médecins, de pharmaciens, d'avocats, de notaires, de professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents, peu de caractères.

De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui aimait assez à apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît guère plus vite que ses frères, savait davantage, parce qu'il travaillait avec plus de goût. Lorsque ce drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne faisait à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait déjà appris, il se mit dans l'idée d'aller au collège d'Excideuil. Il commença par en parler à sa mère en cachette, et elle pensant que c'était une fantaisie qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher, et que point n'était besoin de tant étudier pour être meunier. Lui, ne dit rien, mais depuis il n'était plus content comme auparavant, et il était toujours à farfouiller dans la chambre de mon oncle, après les livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis par m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un soir en soupant, je lui demandai ce qu'il avait. Il répondit comme tous les enfants, qu'il n'avait rien. Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus tirer mot, nous dit ce qui en était.

Je regardai le drole et je lui dis: